La dernière étape du Tour de France s’est déroulée comme d’habitude – c’est-à-dire sans histoire. Le peloton a parcouru les 103 kilomètres qui séparent Montgeron des Champs-Elysées sans qu’aucun des échappés de dernière minute ne parvienne à priver les sprinters d’un dernier affrontement. A ce petit jeu, le Néerlandais Dylan Groenewegen s’est offert à 24 ans la première victoire de sa carrière sur le Tour. Le classement général, lui, était plié depuis le contre-la-montre marseillais de la veille. Le Français Romain Bardet avait assuré son troisième rang. Le Colombien Rigoberto Uran, sa deuxième place. Et comme prévu, Chris Froome avait verrouillé sa victoire.

Chaque année, c’est de plus en plus difficile. C’était le Tour le plus serré.

Chris Froome

Avec ce quatrième succès, le «Kényan blanc» rapproche son palmarès de la grande histoire de la Grande Boucle. Il ne lui manque plus qu’un triomphe pour égaler le Belge Eddy Merckx, l’Espagnol Miguel Hindurain, et les Français Bernard Hinault et Jacques Anquetil, qui l’ont tous remporté cinq fois. En attendant peut-être de rejoindre ce carré d’as dans les annales, Chris Froome a réalisé cette année une performance qui l’en distingue: il a remporté ce Tour de France sans gagner la moindre des 21 étapes. Sans jamais lever les bras en franchissant la ligne d’arrivée.

Jusqu’ici, chacun de ses succès sur la plus importante des courses cyclistes du monde restait gravé dans les mémoires par un exploit individuel, un moment de bravoure, une échappée en solitaire. En 2013, son ascension du Mont-Ventoux (15,9 kilomètres à 8,6% de pente moyenne) avait laissé le monde du vélo sans voix: le leader de la Sky l’avait conclue en 48 minutes et 35 secondes, à deux secondes seulement du record de Lance Armstrong entre-temps tombé pour dopage. Cette performance hors du commun continue toutefois de nourrir l’argumentaire de ceux qui ne veulent se résoudre à croire que le champion est propre. Une vidéo indiquant en temps réel ses données lors de son exploit a fuité sur le web, et laisse les spécialistes dubitatifs.

Un sacre, une image

En 2015, c’est une nouvelle fois en montagne que Chris Froome écrase le Tour de France, dès la dixième étape et la première arrivée en altitude. Son attaque, à six kilomètres de l’arrivée à La Pierre-Saint-Martin, dans le plus exigeant passage de la montée, laisse ses rivaux sans réaction. Il relègue le grimpeur colombien Nairo Quintana à plus d’une minute. En 2016, c’est sa descente en trombe vers Bagnères-de-Luchon qui a impressionné, autant que sa victoire lors d’un contre-la-montre en côte à Megève.

De son sacre lors de l’édition 2017, il ne restera aucune de ces images qui ont fait sa légende. Alors que ses chances de remporter une étape s’amenuisaient, le Britannique assurait que cela ne le dérangeait pas plus que ça. «A partir du moment où le parcours a été dévoilé, il y a toujours eu l’idée de se consacrer aux trois semaines du Tour, pas à une étape en particulier.» Il le sait: sa performance restera moins parce qu’il a dominé la concurrence que parce qu’il n’a pas été absolument souverain. A Peyragudes, dans les Pyrénées, il a connu un coup de mou et perdu une vingtaine de secondes. «Je suis content que cela n’ait pas été pire que ça. Normalement, on perd des minutes entières quand on connaît une mauvaise journée en montagne. Si je suis parfaitement honnête, je dois reconnaître que je me suis mal ravitaillé sur cette étape. Je me suis mis dans le rouge, je n’avais pas assez d’essence dans le réservoir.»

Un Tour «à la Walko»

Chris Froome n’est pas le premier vainqueur du Tour de France à terminer sans succès d’étape pour incarner sa domination, mais les précédents sont rares et, pour une majorité d’entre eux, très anciens. Le Belge Firmin Lambot fut le premier dans cette situation en 1922. Trois décennies plus tard, en 1956, c’est le Français Roger Walkowiak qui l’imite, tellement inattendu en jaune que naît l’expression «un Tour à la Walko» pour désigner une surprise sur la Grande Boucle. Il y eut encore Gastone Nencini (1960), Lucien Aimar (1966) et Greg Lemond (1990). Le dernier cas répertorié est encore plus particulier: Oscar Pereiro n’a été désigné vainqueur du Tour 2006, lors duquel il n’avait jamais levé les bras, qu’après la chute de Floyd Landis pour dopage, peu après son triomphe sur les Champs-Elysées.

Comme ces cyclistes avant lui, Chris Froome n’a cette année pas éclipsé le Tour de France par ces performances stratosphériques. «On savait déjà au départ que ce serait très disputé. Tout pouvait encore se jouer sur le contre-la-montre de samedi, puisqu’il y avait moins de 30 secondes entre les trois favoris», décrit-il. Cela n’aura été une mauvaise affaire pour personne que l’enjeu demeure intact jusqu’au bout. L’an prochain, Chris Froome roulera vraisemblablement pour une cinquième victoire historique. Mais, vainqueur cette fois-ci avec moins d’une minute d’avance, il n’aura pas la tâche aisée. Romain Bardet sera un adversaire sérieux. Rigoberto Uran aussi. Nairo Quintana attend toujours son heure. Froome le sait. «Chaque année, c’est de plus en plus difficile. C’était le Tour le plus serré.»