«Vous savez, avec tout ce qu'on lit sur le Servette ces jours, je n'ai pas trop envie de parler à un journaliste…» Stéphane Ziani n'affiche pas la moindre animosité. Il est juste un peu méfiant à l'heure de boire son café au centre sportif des Evaux. Lorsqu'on lui précise qu'il ne s'agit pas de remuer les tracas actuels du club genevois, mais d'évoquer le rôle de son coéquipier Christian Karembeu au sein du groupe, toute réticence s'efface: «Ah… Si c'est pour parler du champion du monde, il n'y a pas de problème. Voyons-nous après l'entraînement.»

Si une composante de l'univers grenat fait l'unanimité, c'est bien Christian Karembeu. Sur le terrain comme en dehors, le Kanak remplit la fonction de grand timonier sans peur et sans reproche en cette période de forte houle. «Construire quelque chose, générer une énergie et épauler les jeunes… C'est pour cela que Marc Roger m'a convaincu de venir ici», résume, avec des airs de sphinx rasta, le plus prestigieux joueur de Super League. Les beaux discours tenus en public, comme vendredi après-midi sur un stand de la Foire de Genève, se vérifient-ils de façon concrète? En fouinant un peu à tous les échelons du club, la réponse est sans équivoque: oui. En quelques mois, le bonhomme a conquis tout le monde, du patron au concierge du stade, et personne ne songe à contester le bien-fondé de sa présence, malgré l'ampleur d'un salaire annuel – 2,3 millions de francs – pris en charge par des sponsors.

«Christian aime et respecte les gens, qui le lui rendent bien, reprend Stéphane Ziani, qui fut son camarade de promotion au centre de formation du FC Nantes à la fin des années 80. Cet automne, je l'ai retrouvé comme il était à l'époque. Avec tout ce qu'il a gagné, il aurait pu, même inconsciemment, se relâcher. Ce n'est pas le cas: il est notre leader, un pôle vers lequel les gars se tournent quand ils ont besoin d'être rassurés.» Et ces temps, il y a du boulot. Un boulot a priori ingrat lorsqu'on a brandi, entre autres trophées, la Coupe du monde ou la Ligue des champions. Toujours est-il que Karembeu ne rechigne jamais à l'accomplissement de sa mission. Qu'il s'agisse de combler les brèches au sein de la défense genevoise, de se soumettre à une séance de dédicaces, de calmer des supporters belliqueux après une défaite à Sion, de remettre en place une motte de terre après un tacle rageur ou de trouver des raisons de positiver après une défaite, le guide spirituel grenat s'exécute avec classe, gentillesse et humilité.

Vendredi, lors d'un entraînement matinal et pluvieux, on a vu celui qui compte quinze frères et sœurs se comporter en chef de clan. A la fois très discret et si présent. On l'a vu tour à tour excité comme un junior lors d'un petit jeu de balle; guerrier impavide plaçant sa tête là où beaucoup auraient hésité à mettre le pied; porteur dévoué au moment de déplacer les buts; plaisantin le temps d'une passe de lutte gréco-romaine avec le gardien remplaçant Paolo Collaviti; dans la peau de l'interprète afin de relayer le message du coach aux non-francophones; métronome qui accélère le jeu à sa guise; tuteur persuasif qui distille ses conseils aux plus jeunes sans hausser le ton. Et quand le préparateur physique Paolo Rongoni l'incite à accentuer le rythme de sa course pendant une session de tours de terrain, il s'exécute et rétorque, avec le sourire et à juste titre, qu'il est le seul à ne pas gagner quelques mètres en coupant les angles.

Bref, on l'a vu tel qu'il est: le ciment plein de charisme, de talent et d'humanité d'un groupe qui aurait pourtant bien des raisons de s'effriter. «De par son expérience et la sérénité qu'il dégage, Christian apaise ses coéquipiers, témoigne l'entraîneur Adrian Ursea. Il est notre capitaine, mon relais auprès de l'équipe, un exemple pour tous. Avant de faire mes choix techniques ou tactiques, j'aime discuter avec lui, confronter mon avis au sien. Et puis il possède cette qualité rare de bonifier les autres. Je n'avais jamais vu Philippe Cravero aussi performant que depuis qu'il évolue en défense centrale à ses côtés.»

Seul hic au tableau: l'œuvre de Christian Karembeu ne permet pas à l'équipe de s'extirper des profondeurs du classement. Comme dit Stéphane Ziani, «c'est dommage que Servette ne parvienne pas encore à matérialiser tout ce qu'il apporte». Au niveau de l'image de marque du club, on cherche aussi à tirer quelque bénéfice d'une présence si auguste. «Quelques projets marketing autour de lui sont à l'étude, explique Pierre Aeschlimann, responsable du management. Il y a longtemps que nous n'avions pas eu un joueur avec une telle aura. Christian représente un capital à exploiter en termes d'image de marque, c'est certain.» Ne reste plus qu'à le faire.