Sacrément sport

Le christianisme se décline-t-il en version musclée?

Régulièrement, le théologien Olivier Bauer construit des ponts entre sport et religion dans Le Temps. Avant la Fête fédérale de lutte, il s’intéresse à la manière dont le christianisme considère la chose sportive

Jacques Brel rêvait d’être, «rien qu’une heure, une heure seulement, une heure quelquefois», «beau et con à la fois». Certains chrétiens – et certaines chrétiennes, car ce désir n’est pas réservé aux seuls mâles – veulent être forts et pieux à la fois, forts et pieux dans leur foi. Non pas pour une heure, mais pour toute leur vie et peut-être même après leur mort.

Pourtant, le christianisme entretient un rapport compliqué avec la force, avec les muscles. Le corps lui a souvent fait peur. De quoi est-il capable? Où peut-il nous emmener? Par crainte des risques, on a préféré que l’esprit domine. Ce qui n’exclut pas l’effort physique, mais le subordonne à un but, à une morale. Paul, le premier théologien chrétien, écrivait: «Je traite durement mon corps et je l’endurcis» (Première lettre aux Corinthiens 9, 27) et les Jésuites ont intégré l’exercice dans leur programme d’éducation: «Un esprit sain dans un corps sain» (mens sana in corpore sano, maxime de Juvénal).

Le stade, ce «satanodrome»

Pourtant, le christianisme regarde le sport avec la même méfiance. Paul aimait à comparer le croyant à un athlète, mais son collègue Tertullien qualifiait le stade de «satanodrome». On dira pour sa défense qu’à la fin du IIe siècle, les chrétiens étaient souvent dans l’arène pour une seule discipline: la lutte à mains nues contre des lions ou des ours. Plus près de nous, les Puritains protestants considéraient le sport comme un divertissement futile et dangereux. Parce que les pratiques religieuses et sportives pouvaient entrer en concurrence, il fallait subordonner celles-ci à celles-là. En conséquence, ils ont interdit la pratique sportive dominicale, le dimanche consacré au Seigneur seulement. Wimbledon fait toujours relâche le dimanche, sauf si la pluie contraint à faire autrement.

Mais comme l’a démontré l’historien états-unien W. J. Baker, la modernité a changé le regard que le christianisme porte sur le sport. Le calvinisme l’a légitimé: le sport est une affaire rentable; la réussite est une preuve de l’amour de Dieu; donc le sport est un lieu de la vocation chrétienne. Le christianisme se l’est approprié: il faut sauver l’âme des jeunes ouvriers que la Révolution industrielle arrache à leurs paroisses, pousse vers les villes, soumet à la tentation et livre au mal; mais le christianisme du XIXe siècle ne saurait les intéresser; il est trop intériorisé, trop romantique, trop sentimental, trop mièvre, trop doux et, lâchons le mot, trop «féminin».

Alors, en Angleterre, dès 1850, le pasteur anglican Charles Kingsley propose ce qui sera appelé Muscular Christianity, une version virile du christianisme où la force, le défi, la compétition, le succès et même la gloire ont toute leur place; avec encore, toujours, une justification morale: les muscles servant, forcément, à défendre les plus faibles.

L’invention du basketball

Alors, à Brooklyn, le pasteur Henry W. Beecher réclame qu’on ajoute aux activités morales, spirituelles et intellectuelles des YMCA (Young Men Christian Association, UCJG ou «cadets» en Suisse romande) des activités sportives. Alors, dans le Massachusetts, en 1891 exactement, le docteur James Naismith, détenteur d’un doctorat en théologie de l’Université McGill, invente le basketball. Alors, en France, la séparation des Eglises et de l’Etat pousse les catholiques à créer des patronages, des clubs sportifs qui doivent être le bras «musclé» de l’Eglise dans la société; l’AJ (pour Association de la Jeunesse) Auxerre fondé en 1905 par le vicaire de la cathédrale d’Auxerre, Emile Deschamps en est longtemps resté un fleuron. Le stade de l’Abbé-Deschamps l’honore.

Oui, le christianisme existe dans une version musclée. Non sans risque, puisque la force n’est pas toujours mise au service du plus faible, parce que la victoire n’est pas toujours accueillie comme une grâce, mais trop souvent comme un dû. Mais il est possible d’être pieux et musclé tout à la fois. On l’illustrera avec un exemple pris hors du christianisme (quoique…) et on dira que la lutte suisse incarne l’esprit de ce christianisme musclé dans ce qu’il a de meilleur. On aime voir les lutteurs au corps endurcis; on aime les regarder lutter; on aime voir les meilleurs gagner; mais on aime surtout voir le vainqueur essuyer le dos du vaincu. On ajoutera que le christianisme musclé possède un avantage. Contrairement à la fête fédérale de lutte, il n’est pas, il n’est plus réservé aux hommes seulement!


* Olivier Bauer est professeur à l’Université de Lausanne (Institut lémanique de théologie pratique). Il travaille sur la transmission de la foi, sur les relations entre sport et religion et sur une approche théologique de l’alimentation. Il tient un blog, «Une théologie au quotidien».

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