Kirchberg, lieu dit «Hasenbergs». C'est là que vit Christine Stückelberger. En ce matin brumeux de fin août, la cavalière saint-galloise nous reçoit dans le manège jouxtant sa propriété. A l'heure du rendez-vous, la grande dame du dressage suisse et international s'entraîne encore. L'occasion d'admirer sa fabuleuse maîtrise. De faire plus ample connaissance aussi avec l'environnement dans lequel elle baigne en permanence.

Un entraîneur exigeant

Pour patienter, elle nous invite à prendre place dans un petit salon attenant à la piste du manège et séparé de celle-ci par une grande baie partiellement vitrée. Un monsieur d'un âge avancé fait face à la piste. Assis sur un fauteuil à bascule, appuyé contre le cadre de la partie ouverte de la fenêtre, un chapeau vissé sur la tête, il hurle ses instructions aux trois cavalières en train de s'exercer sous ses yeux. Autour de lui, deux canapés défraîchis, un cheval à bascule d'enfant et surtout des dizaines de coupes, de médailles et de diplômes. Le tout entourant une grande photo montrant Christine Stückelberger, médaille d'or des JO de Montréal 1976 autour du cou, en compagnie de «Granat», son héros de cheval d'alors.

Georg Wahl, l'homme du fauteuil, est l'entraîneur personnel de Christine Stückelberger depuis presque toujours. Avoir 53 ans n'empêche d'ailleurs pas l'amazone de subir parfois les foudres de celui qu'elle appelle «Herr Wahl» lorsque les exercices qu'elle entreprend ne se déroulent pas à la satisfaction de son mentor. On s'en étonne. Lui pas. «Nous devons viser l'excellence, explique-t-il l'air bougon. Or cela ne vient pas sans travail. Et quand le boulot est mal fait, je le dis.» Christine Stückelberger, qui participera dans quelques jours à ses huitièmes Jeux olympiques, ne prend pas ombrage des remontrances dont elle est l'objet. «Depuis le temps, confie-t-elle, je m'y suis faite. Et puis, vous savez, je dois tout à Monsieur Wahl.»

Petite, très mince, le regard clair et le visage doux, la cavalière explique ensuite, dans un français impeccable, qu'être encore et toujours sur le devant de la scène du dressage n'implique pas pour elle de sacrifices exceptionnels. «Si vous avez la chance de posséder un bon cheval, si vous pouvez vous appuyer sur un excellent entraîneur, tout devient presque facile. Il suffit de travailler normalement et surtout de se faire plaisir.»

40 ans de carrière sportive

Voilà pourtant plus de quarante ans que Christine Stückelberger exerce son talent, juchée sur le dos de la plus noble conquête de l'homme. Mais pourquoi avoir choisi le dressage? «C'est un cheval qui m'a montré la voie de cette spécialité, explique-t-elle. C'était un pur-sang très difficile qui répondait au nom de «Merry Boy». Il ne coopérait pas, et, par la force des choses, j'ai dû apprendre la finesse pour pouvoir le conduire. Le goût pour ce genre de chose m'est resté.»

Pour choisir ses équidés – elle en possède quatre en copropriété et en monte deux en compétition, dont «Aquamarin», 14 ans, avec lequel elle défendra ses chances à Sydney –, Christine Stückelberger se fie avant tout à son feeling. «Je voyage beaucoup pour voir des chevaux. Il faut qu'ils me plaisent, qu'ils ne soient pas trop chers et qu'un déclic se produise. Je dois éprouver de la sympathie pour eux. Tenez, «Gauguin-de-Lully» (n.d.l.r.: avec lequel la cavalière suisse a obtenu deux médailles aux Jeux de Séoul) n'était pas super, pas très musclé. Mais il était charmant, beau, et avait un bon caractère. Je ne l'ai même pas essayé. Après trois mois de galère, il a commencé à progresser. Au bout d'un an, on gagnait ensemble.»

Christine Stückelberger a monté d'innombrables chevaux en compétition. Outre «Gauguin-de-Lully», il y a eu, entre autres, «Rubelit», «Tanzanit», «Opal», «Diamond». Pourtant, c'est surtout de «Granat» que l'on se souvient. Sans doute parce que ce cheval exceptionnel, ce monument de force et d'élégance – qui a gagné les pâturages éternels il y a onze ans déjà – lui a valu son unique médaille d'or olympique. Cette année, c'est «Aquamarin» qui aura le redoutable privilège d'emmener sa cavalière sur la piste de Sydney. Ce bel alezan qui bouge bien, qui fait preuve de souplesse. Ce «danseur» («C'est le Noureïev» du dressage, estime Christine Stückelberger) est déjà en Australie. «Il me manque, explique sa cavalière, qui ne le rejoindra que le 7 septembre. C'est la première fois de toute ma vie que je laisse un cheval seul. J'en suis malade. Surtout qu'«Aquamarin» a un caractère difficile. Et comme, d'ici, je ne peux avoir aucune influence sur lui…»

Christine Stückelberger envisage-t-elle une médaille olympique à Sydney? «Vous allez rire, lance-t-elle. A part lorsque j'étais enfant, je n'ai jamais rêvé de gagner des médailles en sport. La seule fois où cela m'est arrivé, c'était lorsque, gamine, je pratiquais le patinage artistique.»

Après les JO 2000, Christine Stückelberger mettra un bémol à sa carrière en compétition: «J'y viendrai de temps en temps pour montrer mes étalons. Il est indispensable de faire des résultats avec eux si vous voulez faire commerce de leur progéniture.» Voilà donc la Saint-Galloise en passe de devenir éleveur. De s'adonner en parallèle à la formation de jeunes cavaliers. «Je donne des cours de dressage à l'étranger uniquement parce qu'en Suisse, les gens se prennent tous pour des champions du monde. Ils n'ont donc besoin ni de mes conseils ni de mon expérience», ironise-t-elle, fustigeant au passage la jalousie qui gangrène le monde helvétique du dressage.