Destins de champions (3/5)

Christine Stückelberger, le visage féminin du dressage

Championne olympique de dressage en 1976, la septuagénaire ne pense plus à la compétition mais reste obnubilée par les chevaux, qu’elle chérit dans son petit paradis de la campagne saint-galloise et défend loin à la ronde

Ils ont marqué des buts, gagné des titres et fait vibrer la foule. Mais un jour, les projecteurs s'éteignent et la vie continue. Et si la reconversion était le plus grand des défis pour un(e) athlète?

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Les qualités de Ramiro’s Bube ne font pas débat. Ce magnifique étalon gris est issu d’une prestigieuse lignée, à l’origine d’une vaste descendance et il pouvait «tout faire»: dressage, saut, concours complet. Mais quand Christine Stückelberger a décidé de l’acheter en 2013, il était déjà âgé de 23 ans, et certains se sont demandé si elle n’était pas folle. A quoi bon dépenser de l’argent pour un si vieil animal? La championne olympique 1976 répondait, en haussant ses frêles épaules, qu’elle voulait simplement lui offrir la belle retraite qu’il méritait après une vie bien remplie. Et qu’au fond elle ne faisait là que ce qu’elle avait toujours fait: placer le bien-être du cheval au cœur de ses préoccupations.

Celle que l’on surnommait jusque dans les articles en allemand la «grande dame» du dressage reçoit au lieu-dit Hasenberg, dans le Toggenburg. Un petit coin de paradis en pleine nature, d’où l’on voit le sommet du Säntis et dont elle a fait l’acquisition en 1978 avec son entraîneur Georg Wahl, qui fut aussi son compagnon jusqu’à sa mort en 2013. «Nous cherchions à nous établir près de Berne mais tout était trop cher, se souvient-elle. Ici, nous avons tout transformé pour installer le manège, le carré extérieur, les écuries qui accueillaient auparavant des vaches et des cochons. C’est petit et modeste mais ce qui compte, c’est que les chevaux se sentent bien.»

Pas de retraite

Les murs du manège sont recouverts de centaines de plaques que Christine Stückelberger a remportées lorsqu’elle courait les concours. Dans le petit salon attenant, les étagères et placards débordent aussi de coupes, vases et autres récompenses brillantes. Elle a gagné beaucoup, et pendant longtemps. Elle est, avec la skieuse Vreni Schneider, l’une des deux seules Suissesses à avoir remporté cinq médailles olympiques, et sa carrière s’est étendue des Jeux de Mexico en 1968 (comme réserviste) à ceux de Sydney en l’an 2000.

De cette période, elle ne garde «aucune nostalgie». Elle a déjà offert ses médailles olympiques au collectionneur Markus Osterwalder, et quelques précieux trophées au Musée du cheval de La Sarraz, dans le canton de Vaud. «Je n’ai de toute façon pas d’enfant, alors autant que ces objets puissent être vus par des gens pour qui ils ont de la valeur…» Pour sa part, Christine Stückelberger dit, d’une voix douce et dans un français qui témoigne de son passage à l’école de commerce de Neuchâtel dans les années 1960, ne plus penser à la championne qui a donné un visage féminin au dressage suisse par ses succès à répétition. A 72 ans, elle a autre chose à faire que de ressasser le passé. Contrairement à Ramiro’s Bube, aujourd’hui âgé de 29 ans et toujours élégant, elle n’est pas près de couler une paisible retraite dans la campagne saint-galloise.

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Son réveil la tire du lit à 6h tous les matins. Elle se couche rarement avant minuit. Entre les deux, elle fait «beaucoup de choses». Un peu pour elle, avec sa gymnastique matinale et parfois des siestes en début d’après-midi; beaucoup pour ses proches, qui profitent notamment de ses talents de cuisinière; énormément pour les animaux, dont la protection est la grande cause de sa vie. Elle s’attache non seulement à prendre soin des cinq chiens et des sept chevaux qui peuplent Hasenberg, mais aussi à transmettre certaines connaissances et valeurs essentielles à ses yeux.

Connexion spéciale

C’est pour cela qu’elle prend part à des séminaires internationaux 32 week-ends par an, et qu’elle projette d’écrire un livre. «Aujourd’hui, dans les milieux équestres, beaucoup de gens ont des connaissances insuffisantes. Certains utilisent des éperons trop pointus ou des mors trop petits… Ils ne savent pas que ce n’est pas nécessaire et que l’on peut travailler autrement avec le cheval, même au niveau des plus grandes compétitions. J’ai eu la chance d’apprendre énormément, et je ne veux pas que ce savoir se perde. Je veux que des cavaliers continuent de travailler selon la méthode de dressage classique. Moi, jamais de ma vie je n’ai maltraité un animal.»

Mieux: elle a toujours su nouer avec ses montures une relation particulière. A l’époque, Georg Wahl faisait systématiquement appel à elle pour s’occuper des bêtes récalcitrantes. Aujourd’hui encore, on lui amène régulièrement des chevaux victimes de mauvais traitements pour les «re-dresser». Elle obtient des résultats qui ne cessent d’étonner Hans, son époux depuis bientôt deux ans, lui-même maître d’équitation: «Christine entraîne les chevaux de telle façon qu’ensuite n’importe qui peut les monter.»

Installé sur sa petite terrasse ombragée devant un verre de Schorle, le couple évoque cette bête apeurée qui faisait le désespoir de son propriétaire canadien. A son arrivée à Hasenberg, elle mangeait peu, paniquait vite et «personne ne pouvait entrer dans son box». Quelques mois plus tard, Christine Stückelberger dit ne plus avoir de problème à la monter. Cela reste son grand plaisir, même si ses multiples activités l’empêchent de le faire autant qu’elle l’aimerait.

L’ancienne championne revendique même la capacité de soigner les chevaux, via une connexion spéciale qu’elle aurait depuis toute petite avec les animaux. Elle raconte quelques expériences lors desquelles elle a «traité un étalon avec son énergie» jusqu’à, par exemple, faire disparaître une douleur dorsale. «Je comprends qu’on ait de la peine à y croire, soupire-t-elle. Moi-même, je suis étonnée que cela marche, alors forcément il y a des gens qui pensent que je suis folle…» Mais cela lui est égal. Tout ce qui compte, c’est le bien-être du cheval.


Prochain épisode: L’alpiniste Camille Bournissen.

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