Athlétisme

Christophe Lemaitre et Pierre Carraz, la médaille de la fidélité

Retrouvailles cette semaine à Aix-les-Bains entre Christophe Lemaitre, médaillé olympique à Rio sur 200 mètres, et son discret entraîneur bénévole. Ils se sont dits bravo et ont repris l’entraînement. En toute simplicité

Pierre Carraz est adossé aux vestiaires pour le moins vétustes de l'Athlétique Sport Aixois (ASA), bronzé, musculeux, l’œil bleu. Il a 76 ans mais les fait si peu. La piste de course qui côtoie l'hippodrome de la cité savoyarde est en herbe, «une pelouse fine et douce, très reposante pour les pieds», dit-il.

Jour ordinaire d’entraînement et l'ambiance est joyeuse en ce très moite mercredi soir. Les sauteurs de haie côtoient les lanceurs de marteau, un ancien qui a couru avec feu Alain Mimoun (vainqueur du marathon aux JO de Melbourne en 1956) tance un junior Franco-Ghanéen très prometteur sur 400 m mais qui a tendance à trop faire la fête. Arrive un très jeune sprinter. «Enlève tes chaussures et trotte pieds nus», conseille Pierre Carraz. Arrive un autre athlète, grand, léthargique, fatigué. «Enlève tes chaussures et trotte pieds nus», réitère-t-il.

Scène anodine? Non. Le premier s'appelle Arnaud, il a 15 ans, effectue ses tout premiers tours de piste au sein de l'ASA. Le second a 26 ans, a pour nom Lemaitre, prénom Christophe et a gagné le 18 août dernier la médaille de bronze sur 200 m aux JO de Rio. Retour sur terre natale pour le champion et le cocon aixois l’accueille comme si de rien n'était. Des tapes dans le dos, un deux ou trois selfies et le grand blond s'en va «trotter».

Il y a huit jours il était au Maracana avec Bolt, De Grasse et les autres, couché sur la piste, incrédule puis hurlant comme jamais son bonheur. Pierre, son entraîneur, celui qui l'a sportivement élevé et rendu humblement champion, avait mis son réveil à 3 heures du matin. Et regardé chez lui tout seul la course de son «gamin», comme il dit. Il n'est pas allé à Rio. Trop loin, trop fatiguant. Mais on lui a prêté une tablette et ils se sont vus et parlés. Ils se parlent depuis longtemps ces deux-là, pas avec des mots au début car Christophe, gosse de 15 ans très introverti, ne regardait même pas les gens dans les yeux. Pierre: «J'ai pensé qu'il était un peu gogol mais en réalité il pigeait tout très vite et j'ai pensé: il n'est pas si couillon que ça. Quand je le vois maintenant s'exprimer à la télévision je me dis qu'il a là aussi fait de sacrés progrès.»

Le meilleur au poker

Ni gogol, ni autiste mais timide et très intelligent, le meilleur au poker du team France. Les jambes, elles, ont vite parlé. Pierre Carraz, ancien prof de sport et ancien très bon coureur de 110 m haies, a repéré le gamin et ses tendons d'Achille plus courts que la moyenne, ses pieds qui volent plus qu'ils ne s'écrasent. Il a repéré aussi la volonté tenace de Christophe, son application au travail. «Et cela n'a pas changé, poursuit l'entraîneur. Regardez: il est rentré de Rio dans l'avion de la délégation française qui paraît-il a été transformé en Macumba, il a été reçu avec les autres à l'Elysée, ils ont fait encore la fête mardi soir dans une boîte de nuit, il rentre ce mercredi à Aix. Je lui dis: tu peux venir te décrasser au stade si tu veux. J'étais sûr en fait qu'il allait se coucher mais finalement le voilà.»

Ce samedi soir, Christophe Lemaitre participe au meeting de Saint-Denis à Paris. Aligné sur 100 m. Il n'a pas couru depuis sa finale de Rio. Ce sera dur. D'où cette nécessité de retourner vite aux sources très familiales de l'ASA, très cadrantes, qui ont fait de lui l’athlète le plus titré des Championnats d'Europe (huit médailles dont quatre en or) et le premier sprinter blanc à être descendu sous les 10 secondes au 100 m (9'98 à Valence en 2010).

Le secret de fabrication? De la course, des séries, du gainage, des étirements. Classique, somme toute. Peu de musculation «car ça le ralentit». Et ces élastiques au dos pour tirer des poids comme un forçat. Vieille méthode certes, mais ça fonctionne. L'Institut national du sport, de l'expertise et de la performance à Paris fait cela aussi, mais de manière plus informatisée et avec des câbles. L'INSEP a beaucoup fait pour récupérer la pépite savoyarde. Sans succès. «Les sponsors de Christophe aussi voulaient qu'il monte à Paris, pour eux la capitale allait mieux à un champion qu'une bourgade de 35 000 habitants», confie Pierre Carraz.

La machine se grippe

Mais Christophe est resté fidèle à l'ASA. Et ce ne fut pas sans pression. Car le champion a connu un passage à vide à compter de 2014. La machine se grippe, il ne descend plus en-dessous des 20'10 sur 200 m et 10'10 sur 100 m. L’année suivante, Jimmy Vicaut, son cadet de deux ans, explose au niveau international et lui chipe le record de France du 100m en 9'86. Sale période. Christophe voit un psy du sport, cherche à être libéré, insouciant comme avant. Pierre Carraz se souvient: «Avant les JO de Londres en 2012, il avait fait un 19'91 dans un meeting, il était redevenu très fort. Mais sa copine est descendue dans le sud pour un stage et il ne mangeait plus. Il a perdu 3 kilos. A Londres, il n'avait plus de force.»

A Paris, les méthodes à l'ancienne de l'entraîneur aixois sont alors jugées obsolètes. Christophe doit intégrer l'INSEP. Mais il décide de rester avec «Pierrot», entraîneur bénévole à qui il tend parfois 5000 euros gagnés grâce à un sponsoring et que celui-ci accepte de bon cœur avant de les redistribuer au club. «J'ai ma retraite de prof, cela me suffit. L'ASA a un budget de 80 000 euros. Quand on part à 80 pour un interclubs à Lille, ça coûte 13 000 euros, nous vivons chichement», justifie-t-il. Il était très confiant ces derniers mois tandis que la presse ne voyait même pas le Savoyard en finale du 200 m. «Sans une blessure bête, il aurait gagné le 100 m lors des derniers Championnats d'Europe, je l'ai vu faire 9'90 à l’entraînement et lors de sa demi-finale sur 100 m à Rio je me suis dit que l'on avait retrouvé le grand compétiteur qu'est Christophe, il lui a juste manqué 10 mètres pour aller en finale.»

Le bronze de Rio sur 200 m est la plus belle médaille de Christophe Lemaitre, la plus belle aussi pour Pierre Carraz. Et demain? «Si Bolt se retire, il y a une place à prendre.» En or.

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