«Les gens ont tendance à oublier une chose: lorsqu'on approche du sommet, l'air se fait de plus en plus rare. C'est pourquoi il est important d'accomplir le chemin avec patience.» Thomas Lüthi, conscient des espoirs placés en lui et, peut-être, des difficultés qu'il éprouverait à les combler, tentait à sa manière, en février dernier, de tempérer l'enthousiasme de ses partisans. A raison. Car en jetant aujourd'hui un œil dans le rétroviseur du jeune pilote bernois, on n'y décèle aucune raison de sourire. Son parcours pour le moins chaotique, au fil des seize étapes du Championnat du monde 125 cm3 de motocyclisme, s'est achevé hier à Valence sur un lot de consolation. Le quatorzième rang obtenu lui vaut, certes, de terminer dans les points pour la quatrième fois cette saison. Mais 2004 restera comme un millésime douloureux dans le processus de maturation de Thomas Lüthi.

Elu meilleur espoir du sport suisse en 2003, notamment grâce à sa brillante deuxième place à Barcelone et à son 15e rang final au classement des pilotes, le lutin emmentalois est depuis tombé de son piédestal. Et de sa bécane, plus souvent qu'à son tour. Doté pour la première fois d'une moto d'usine par Honda, Lüthi suscitait les plus folles espérances. «On m'avait parlé d'une bombe, c'en est une! J'adore déjà ma nouvelle copine», s'était-il écrié en découvrant sa monture dans le sud de l'Espagne… avant de chuter dans la foulée, suite à une casse mécanique. Le mauvais présage n'avait pas empêché les plus optimistes d'évoquer l'imminence de son premier succès en Grand Prix.

Le début de championnat du Bernois vient vite doucher les ardeurs: quatre courses, autant de chutes, dont la dernière, à Mugello, lui vaut des fractures à la clavicule et à l'omoplate gauches, assorties d'un traumatisme thoracique. Lorsqu'on songe que la jauge de son camping-car l'avait trahi sur le chemin de la Toscane, on se dit que le jeune homme n'est pas verni. S'il n'est pas toujours directement responsable de ses embardées, c'est bien lui qui en endosse les effets. Touché de la tête (commotion au premier tour du Grand Prix de France) aux pieds (fracture d'un orteil lors d'essais en Catalogne), «petit Tom» est blessé dans sa chair. Et son mental ne sort pas indemne d'une telle série noire, ponctuée par un méchant virus qui se met à le tenailler en juillet dernier, alors qu'il s'apprête à effectuer son retour sur piste.

«Je ne suis pas du tout surpris par cette saison décevante, commente Jacques Cornu, dernier Suisse vainqueur d'un Grand Prix – en 1989. On a fait de Thomas une star du jour au lendemain. En moto, presque tout se passe dans la tête et il est logique qu'un jeune de 18 ans éprouve certaines difficultés lorsqu'on lui demande de devenir un grand pilote tout en gérant de nouvelles responsabilités comme les relations avec les sponsors ou les médias. Je pense que ce n'est pas un hasard s'il a changé plusieurs fois de numéro de téléphone portable cette année.» Pris dans l'impitoyable tourbillon d'un monde d'adultes, le gamin a de surcroît connu des difficultés d'adaptation avec son nouveau matériel, celui qui était censé lui permettre de rivaliser avec les meilleurs. Trahi par un mauvais choix de pneumatique en Grande-Bretagne, freiné par un moteur capricieux au Portugal, Lüthi a même décidé de récupérer son ancien châssis en cours de route pour cause d'incompatibilité d'humeur. Le genre de choix qui ne plaît habituellement pas aux constructeurs, très soucieux de leur image de marque. «Les Japonais, avec qui j'ai travaillé, peuvent être susceptibles sur ce plan-là, reprend Jacques Cornu. J'espère qu'ils ne le feront pas payer à Thomas pour la suite.»

La suite, parlons-en. Sans doute rassurés par le fait que Lüthi ait terminé les quatre dernières courses de la saison dans les points, Honda et l'écurie tchèque Elit ont réaffirmé leur confiance au Bernois pour 2005. Au sortir d'une année catastrophique, ce soutien est précieux. Mais il ne faut surtout pas le confondre avec un accès d'humanisme aveugle. Si le jeune homme ne rebondit pas dès les premiers tours de piste l'an prochain, personnne ne sera disposé à verser dans le registre sentimental. Et en cas de nouvelles contre-performances, le prodige perdrait son guidon pour finir à la casse. «Thomas sera sous pression l'an prochain parce qu'il jouera son avenir dans un monde où tout dépend des sponsors, conclut Jacques Cornu. Sera-t-il en mesure de supporter tout ça? C'est l'un des nombreux points d'interrogation qu'il s'agira de lever. Tomber n'est jamais grave, mais il faut savoir se relever. Tout dépendra de son caractère. S'il y parvient, il en sortira plus fort.»