Basketball

Comment le city-stade a tué le streetball

Théoriquement, les terrains multisports qui se généralisent dans les villes sont faits pour tous les sports. Dans la réalité, ces infrastructures sont inadaptées à la pratique urbaine du basket, alors que le 3x3 sera au programme des prochains Jeux olympiques de Tokyo

«On l’a manqué.» La voix de Simon reflète sa déception. Il y a quelques semaines, l’association Bir Hak Game, dont il est le vice-président, déposait un dossier au budget participatif de Paris. L’objectif: réaménager le terrain de basket de Bir Hakeim, situé à deux pas de la tour Eiffel, transformé en 2016 en city-stade. Le projet n’a pas été retenu, obtenant 512 voix quand il en aurait fallu 700.

Lire aussi: Diaw, une certaine idée du basket

Simon estime qu’à Paris, malgré une réelle culture streetball, les playgrounds sont loin d’être bichonnés. «Les infrastructures manquent d’entretien. A Bir Hakeim, Stalingrad, Glacière ou au Champ-de-Mars, il est très compliqué de jouer.»

Les city-stades, meilleurs ennemis du basketteur

Depuis plusieurs années, les joueurs se plaignent de l’aspect désuet des terrains en accès libre. «A Saint-Malo, on a deux playgrounds en pente», tance Damien, basketteur breton. Fondateur du projet Courtcuts, Julien est également un joueur assidu à Montpellier. «Depuis vingt ans, les terrains ne sont pas rénovés, alors que je vois pousser des city-stades.» Ces espaces omnisports sont appréciés des municipalités pour leur gain financier et spatial. Mais le basket y vit souvent dans l’ombre du football juge Simon: «Les dimensions ne sont pas tracées, le revêtement inadapté et la barre transversale placée juste derrière le panier est dangereuse.»

Dans certaines villes, des voix encore plus contrariées s’élèvent. «C’est catastrophique. Il n’y a que deux terrains dans le secteur du grand Avignon. Evidemment, ils sont fissurés du sol au panier», décrit Philippe, qui a découvert le basket il y a plus de vingt ans. La situation varie d’une ville à l’autre. Certaines restent bien loties, comme Lyon, où les playgrounds sont nombreux et parfois entretenus par des bénévoles.

Les joueurs s’organisent

Certains joueurs de streetball fondent des associations, à l’exemple de Bir Hak Game, pour s’occuper des terrains qu’ils fréquentent. Meltin’Club Paris a, par exemple, monté un financement participatif pour redonner vie aux terrains situés sous le métro aérien de Stalingrad. A Lyon, l’association Why we ball coordonne des entraînements et des ateliers découverte pour les jeunes basketteurs. «Nous organisons aussi des événements avec des barbiers ou des danseurs pour développer le lien social du streetball, explique Fabrice, président de l’association qui ne bénéficie d’aucune subvention. Nous avons été en contact avec plusieurs personnes de l’Office des sports de Lyon ou de la région, mais ils nous ont fait de fausses promesses. Donc, nous avançons seuls.»

Joueur de Nationale 1 familier du terrain de la Citadelle, à Strasbourg, Dany demeure perplexe quant à la position des municipalités. «Ils ne s’en fichent pas, mais ils ne se déplacent pas, même pour l’entretien.» Car depuis plusieurs années, c’est Félix, un passionné de 74 ans, qui pose les filets et change les boulons rouillés de la Citadelle. «J’ai commencé en 2008, car il n’y avait aucun terrain en bon état! Après deux ans, je suis allé voir la mairie pour parler de ce problème et ils n’étaient même pas au courant, se souvient Félix, qui pondère: heureusement, les choses se sont améliorées.»

Serge Oehler, adjoint chargé des sports à la mairie de Strasbourg, décrit le rôle de sa municipalité: «Un agent vérifie l’état des agrès sportifs de ces terrains deux fois par an, et l’ensemble de notre parc est contrôlé par une entreprise spécialisée tous les deux ans.» Rénovée en 2014, la Citadelle est désormais accessible aux handicapés et a accueilli la Coupe de France de basket 3x3.

Pour promouvoir le basket en accès libre, la Fédération française de basketball (FFBB) a créé en 2014 un programme citoyen, dont l’une des actions est «la rénovation ou la construction de playgrounds, en lien avec les collectivités locales». A Poitiers, deux terrains ont été construits grâce au mécénat de Gaz Réseau Distribution France, partenaire de la FFBB. Elle planche également sur une plateforme numérique référençant tous les terrains français. «Grâce à un système de géolocalisation, les joueurs pourront renseigner l’état du terrain et nous en soumettre de nouveaux», révèle Adrien Dubois, responsable du développement du basket 3x3 à la FFBB. La publication de cet outil est prévue pour début 2019.

Au niveau municipal, la création ou l’aménagement d’un équipement sportif est généralement lancé par la direction des sports et la direction du territoire, suite à la décision d’un élu. «Les usagers peuvent également faire une demande ou proposer un projet», complète Serge Oehler. L’adjoint au sport révèle également que Strasbourg «réfléchit à des préaux couverts» adaptés au basket 3x3, qui se joue sur demi-terrain.

Streetball et 3x3: deux poids, deux mesures?

Instauré au niveau international en 2011, ce basket 3x3 sera pour la première fois au programme des Jeux olympiques de 2020. Femmes championnes d’Europe, hommes arrivés troisièmes des derniers mondiaux, championnat départemental lancé le 1er novembre, la France a indéniablement pris ce virage 3x3. Sur son site internet, la FFBB vante une discipline développée «sous l’impulsion des joueurs de rue». Et pour cause. Match en 21 points, paniers valant 1 et 2 points, jeu athlétique: le basket 3x3 reprend certains codes du streetball.

Lire encore: Pour le sport suisse, small is beautiful

Pour promouvoir cette nouvelle pratique, la Fédération française de basketball organise des tournois – généralement en extérieur – aux quatre coins de la France. Paradoxe, les municipalités, à qui beaucoup de joueurs reprochent l’inaction dans l’entretien quotidien des playgrounds, aident régulièrement les clubs ou structures privées à organiser ces événements. «C’est du cas par cas. Cela peut être des subventions, la mise à disposition de tribunes, de barriérage ou de système de sécurité», éclaire Adrien Dubois. Fabrice, président de l’association Why We Ball, regrette, lui, d’être mis à l’écart. «La fédération organise des événements ponctuels, mais leur promotion reste intimiste. Nous, acteurs quotidiens du streetball, n’avons pas été impliqués à Lyon.»

Face à ces difficultés, beaucoup de streetballeurs voient le folklore qui fait le charme de leur pratique mourir à petit feu. Née au début des années 1990, en même temps que les exploits de Michael Jordan, la communauté streetball se rassemble autour de valeurs communes, que résume Dany, joueur strasbourgeois: «Nous incluons tout le monde, peu importe le niveau. Il suffit d’une balle et d’un terrain. Nous jouons pour l’amour du basket, entre potes.» Et cet amour, il ne cessera jamais.

Publicité