Et si, en MotoGP, tout avait changé le 25 octobre 2016? Deux semaines après l'accrochage entre Valentino Rossi et Marc Márquez, la plaie n'a pas cicatrisé. Pire: à mesure que la presse non spécialisée s'y intéresse, que les politiques et sportifs de tous bords s'en mêlent, elle s'est infectée. Elle menacera toujours de se rouvrir, craint Bernard Jonzier, ancien Monsieur Moto de la RTS. Dimanche, un champion du monde sera couronné au terme du dernier Grand Prix de la saison, à Valence, l'Italien Valentino Rossi ou l'Espagnol Jorge Lorenzo. Mais l'histoire retiendra de la saison le clash entre deux hommes plus que la lutte entre pilotes.

La rivalité entre Valentino Rossi et Marc Márquez n'est pas sans précédent. La carrière de l'Italien, neuf titres mondiaux au compteur, a été rythmée par des duels au sommet. Il en était venu aux mains avec Max Biaggi avant de monter sur un podium, en 2001, puis Sete Gibernau et Casey Stoner avaient endossé tour à tour le costume de son meilleur ennemi. «La différence, c'était que le statut de Rossi le laissait toujours un cran au-dessus, analyse Fred Corminboeuf, patron du team des Suisses Dominique Aegerter, Thomas Lüthi et Robin Mulhauser en Moto2. Aujourd'hui, il se retrouve face à un petit jeune qui s'en fiche de son palmarès, qui touche à l'icône.»

Rossi et Márquez, c'est une rivalité qui va au-delà de la logique sportive qui met aux prises deux pilotes nés pour être aux avant-postes. C'est une affaire de génération (la légende de 36 ans contre le prodige de 22 ans), de grandes nations du motocyclisme (l'Italie contre l'Espagne) et de constructeurs historiques (Yamaha contre Honda). Mais jusqu'à cette saison, tout se réglait dans le respect, sur la piste. Márquez avait fait de Rossi son idole de jeunesse; Rossi de Márquez une inspiration. «Je me penche maintenant plus à l'extérieur de la moto. Un peu comme Marc le fait», glissait-il, en 2014. Mais ça, c'était avant.

De part et d'autre, que des faits

Avant Sepang, Malaisie, sixième tour: Valentino Rossi et Marc Márquez s'accrochent, au sens propre, pour la troisième place. Il y a contact, le premier continue, le second tombe. A partir de là, les versions divergent, mais, détail piquant, toutes prétendent ne s'appuyer que sur des faits. Le camp Márquez invoque des données télémétriques pour étayer la théorie d'un coup de pied donné par l'Italien. Le camp Rossi brandit des images vidéo sous tous les angles pour incriminer l'Espagnol.

Bernard Jonzier a fait son choix: «Comment peut-on dire que Rossi a donné un coup de pied? Si deux motos se touchent, tout le monde se retrouve à terre. Il a sorti son genou pour amortir le contact, voilà tout. Au contraire, c'est Márquez qui donne un coup de tête et qui provoque sa propre chute!» La direction de course n'a vraisemblablement pas été du même avis: elle a sanctionné Rossi de trois points de pénalité, le contraignant à s'élancer en dernière position lors de l'ultime Grand Prix de la saison.

L'histoire aurait pu rester au stade de la micro-polémique de sérail si «le Docteur» n'avait pas eu rendez-vous avec l'histoire à Valence: il devait y conquérir son dixième titre mondial toutes catégories confondues. Tout s'est emballé: le président du gouvernement espagnol Mariano Rajoy y a été de son tweet de soutien à Márquez, le premier ministre italien Matteo Renzi de son coup de fil à Rossi. Rugbymen, footballeurs et judokas ont défendu l'un ou l'autre dans la presse.

Pas de hooliganisme

Les réseaux sociaux se sont emparés du débat à leur manière: en exacerbant l'animosité, en bannissant la nuance. «C'est ça qui est triste, déplore Fred Corminboeuf. La moto est un sport plutôt fair-play, sur la piste et dans les gradins. Les fans discutent entre eux, il n'y a pas de hooliganisme. J'espère de tout coeur que cela ne changera pas. Ce serait terrible qu'il y ait des incidents dans le public, à Valence. Cette affaire a déclenché quelque chose de trop grand.» Pour l'ancien pilote vaudois Bastien Cheseaux, ce qui s'est passé en Malaisie est un fait de course, point. «Si la direction de course estimait qu'elle devait prononcer une sanction, elle aurait dû le faire sur le moment, pas attendre la fin et laisser les choses dégénérer», estime-t-il. Pour lui, la rivalité entre les deux hommes menaçait d'atteindre son point d'ébullition depuis plusieurs Grand Prix. «On entendait que Márquez, qui ne pouvait plus être champion du monde, roulait pour ralentir Rossi. D'accord. Il fallait donc prendre les choses en main, réunir les gens et régler le problème. A la base, tous les pilotes se respectent, car ils savent qu'ils prennent les mêmes risques sur une moto.»

Ces derniers jours, pilotes et autorités de la discipline ont cherché à calmer le jeu. Mais Bernard Jonzier demeure remonté à l'encontre de Marc Márquez. «Pour faire du Freud, on pourrait dire qu'il a voulu tuer le père, lance-t-il. Il veut battre tous les records de Rossi. L'empêcher de remporter un dixième titre, c'est, pour lui, garder la possibilité d'être le premier à le faire.» Pour l'ancien journaliste, c'est clair, «il y aura un avant et un après Sepang».


Rossi comme Márquez?

Une question purement sportive émerge de l'épais brouillard polémique: Valentino Rossi a-t-il les moyens, en partant dernier, de remporter le titre, alors qu'il ne compte que sept points d'avance sur Jorge Lorenzo? Si ce dernier gagne à Valence, l'Italien devra être deuxième pour être sacré. «Il peut toujours se passer quelque chose, mais je n'y crois pas trop. Sous la pluie, Rossi est imbattable, mais on n'en annonce pas ce week-end», grince Bernard Jonzier. Une rumeur prétendait que certains pilotes allaient laisser passer l'Italien, mais elle s'est dissipée. Reste l'espoir d'une course mémorable de sa part. «Moi, j'aime les belles histoires, tranche Fred Corminboeuf. Sans prendre parti pour lui contre Márquez, j'espère qu'il gagnera son dixième titre mondial.» Bastien Cheseaux, lui, s'en remet aux compétences du «Docteur»: «Je pense que quand on est neuf fois champion du monde, on peut réaliser ce genre d'exploit.» D'autant qu'il a de qui s'inspirer: en 2012, en Moto2, à Valence, un pilote s'était élancé en queue de peloton avant de s'imposer. Un certain Marc Márquez.