tennis

«En classe, Roger Federer était un instinctif»

A l’adolescence, le Bâlois a passé deux ans de tennis-études à Ecublens. Rencontre avec Philippe Vacheron, son ancien professeur

C’était entre 1995 et 1997. Adolescent, il débarquait de sa Bâle natale pour deux ans de tennis-études dans le canton de Vaud, à Ecublens, où se trouvait alors le Centre national de formation. Roger Federer a fréquenté les bancs du collège de la Planta à Chavannes-près- de Renens pour y faire sa 8e et 9e année scolaire.

Pour Le Temps, Philippe Vacheron, l’un de ses anciens professeurs, a accepté de nous raconter Federer l’écolier. Le rendez-vous est pris au restaurant de la gare de Lausanne. Autour d’un jus de pomme, l’enseignant désormais à la retraite fouille dans sa mémoire pour nous conter cette période où, sans le savoir, il a côtoyé un garçon qui allait devenir le plus grand joueur de tennis de tous les temps, un champion à 17 couronnes du Grand Chelem, une vraie star adulée aux quatre coins du monde.

Du jeune Roger, Philippe Vacheron en parle avec un mélange touchant d’affection et de pudeur.

Le Temps: Comment Roger Federer a-t-il atterri dans votre établissement?

Philippe Vacheron: Il était prévu de mettre en place un centre de tennis-études. Et notre directeur de l’époque, Monsieur Saugy, a accepté d’accueillir ces élèves. Une vingtaine d’élèves sur quatre ans, par groupe de six ou sept. A la fin, il n’en restait plus que deux. Roger et Sven, un autre Alémanique.

– Quel était votre rôle?

– Je m’occupais des cours d’appui. Comme ils jouaient au tennis l’après-midi, ils devaient rattraper les cours manqués. En tant que Suisse alémanique, Roger et ce Sven ne parlaient quasiment pas le français. A peine quelques bribes. Il a fallu qu’ils l’apprennent. Nous étions trois maîtres avec pour mission de les aider à s’intégrer et leur donner des cours de soutien. On organisait ces cours en collaboration avec Pierre Paganini qui s’occupait de l’aspect administratif du projet tennis-études et de la préparation physique déjà. C’était lui qui planifiait les entraînements.

J’essayais donc d’adapter nos horaires de cours à ses besoins. Collaborer avec lui sur un plan administratif tout en répondant aux exigences d’un système scolaire n’était pas simple. Il fallait savoir sortir du cadre.

– Vous étiez en quelque sorte son tuteur scolaire…

– Le terme est peut-être un peu fort. J’étais son représentant scolaire auprès de tennis-études et le lien avec les deux autres maîtres.

– Et avec la famille d’accueil?

– Non, c’est Monsieur Paganini qui s’occupait de ça.

– A quelle fréquence donniez-vous des cours à ces élèves particuliers?

– Je les voyais en classe quand ils étaient là et aux cours d’appui. Parfois, ils partaient à l’étranger, disputer notamment un tournoi en Floride. On avait convenu avec Pierre Paganini que je leur faxais les devoirs. Ce n’était pas l’idéal car ils étaient loin et la tête plus au tennis qu’au travail scolaire.

– Federer avait-il plus de facilité et d’intérêt pour certaines matières?

– Comme avec tous les élèves, on arrivait à l’intéresser si on prenait des exemples qui lui parlaient. Si c’est trop loin de leurs préoccupations, c’est forcément moins attractif pour des jeunes de cet âge. Je dirais que la comptabilité, qui plus est en français, n’était pas facile à faire passer. En revanche, si en arithmétique commerciale, on prenait l’exemple d’un tennisman professionnel qui plaçait son argent pour calculer combien ça lui rapportait, ça lui parlait plus.

– Etait-il un élève consciencieux?

– Oui. C’était un élève tout à fait normal.

– Etiez-vous en contact avec ses parents?

– Oui. Et c’étaient des parents très bien dans le sens où on sentait qu’ils savaient tout ce qu’il se passait, qu’ils étaient présents mais pas envahissants du tout. J’ai eu d’autres cas où les parents ont débarqué en salle des maîtres. Les Federer écoutaient ce que je leur disais sur Roger à l’école, moi de mon côté je les entendais, mais ils ne se montraient pas intrusifs. Ils tenaient à ce qu’il termine son école obligatoire correctement mais laissaient Roger être lui-même. Ils le responsabilisaient beaucoup.

– Il dit qu’il avait un peu le mal du pays?

– Ça n’a pas été une période facile pour lui. Il n’y avait pas «d’apartheid». Mais il avait un statut particulier et n’était pas aussi intégré que les autres. Parce qu’il ratait des sorties. Et il y avait aussi le problème de la langue même s’il a assez vite appris le français. Mais tout cela l’a construit. Et il pouvait se requinquer le week-end à la maison. Il se réjouissait de rentrer et on sentait que c’était important pour lui.

– Il nous a avoué sa timidité avec les filles…

– C’est possible. Je peux assez bien l’imaginer.

– Quel adolescent était-il?

– C’était un garçon instinctif. C’est le premier adjectif qui me vient à l’esprit. C’est un trait que j’ai toujours apprécié chez lui. Il faut se mettre dans le contexte. A l’époque, je ne savais pas qu’il allait devenir numéro un mondial et je faisais très attention d’être le même avec tous ces joueurs de tennis. Mais on savait que c’était un bon joueur. Il avait de bons résultats et on discutait tennis le lundi matin en classe. Parfois, il était fâché parce qu’il n’avait pas été bon pendant le week-end. Une fois, j’ai eu l’occasion de jouer avec lui. Et son entraîneur m’avait dit: «Vous avez là la crème de la crème.» Je ne savais pas où placer la balle, il était partout sur le court. Et son deuxième service était très difficile à prendre. La balle vrillait vraiment en arrivant.

Mais pour en revenir à son caractère, il avait ce côté un peu fou fou que je qualifie d’instinctif. Tout à coup, il criait à haute voix dans la classe «M’sieur Vacheron! Qu’est-ce que ça veut dire ça?» parce qu’il ne comprenait pas quelque chose. Ça n’aurait pas passé auprès de certains profs mais moi je le trouvais attachant. Sven, son camarade suisse-allemand mettait plus les formes. Tandis que Roger disait ce qu’il pensait. Il avait des réactions fortes mais n’était jamais irrespectueux. Il lui arrivait aussi d’être hyper sensible lorsqu’il avait vraiment de la difficulté. A la frustration de ne pas y arriver se mêlait la difficulté d’être loin de chez lui. Il y avait chez lui une grande sensibilité. Et même s’il n’était pas devenu un champion, je me souviendrais quand même de lui. Et sur l’ensemble des joueurs que j’ai vu passer, c’est le seul pour lequel je me suis dit qu’il fallait qu’il aille au bout. Après, ça passe ou ça casse. Mais il avait un talent.

– Avez-vous dû le punir?

– Moi, jamais. Mais Monsieur Saugy avait dû intervenir une fois parce qu’ils faisaient les fous dans le corridor.

– Est-ce que l’image que vous en avez maintenant est faite uniquement de vos souvenirs ou êtes-vous influencé par la personnalité publique qu’il est devenu?

Je garde de lui une image à un certain âge, à un moment précis de sa vie. C’était un adolescent qui réagissait comme un adolescent. Depuis, il a mûri et la position qu’il a fait qu’il a un standing ou un rôle à tenir. J’ai vu comment il était, comment il se formait petit à petit. Et je me dis qu’il a eu des comportements sains en fonction de son âge. Et maintenant, il est devenu un exemple. Son comportement sur un court fait plaisir à voir. Il est épanoui du point de vue familial, sportif. Et financièrement, ça va. Il aura un avenir à penser après le tennis. Pour ne pas ressentir un vide, il faudra qu’il trouve une voie. Mais il va sûrement garder un pied dans le sport. Peut-être au Comité international olympique ou ailleurs.

Publicité