Deux questions taraudent actuellement le monde du football: 1/les championnats en cours pourront-ils reprendre?, 2/si non, faut-il effacer les résultats obtenus jusqu’ici et décréter la saison «blanche», ou les considérer comme suffisamment représentatifs et les entériner? La réponse à la première question appartient aux gouvernements des pays concernés (malgré les pressions de l’UEFA) et sera prise sur des critères sanitaires. La réponse à la seconde question revient entièrement aux autorités sportives. Et là, bon courage pour trancher.

Si les championnats ne reprennent pas, la Premier League devra décider si Liverpool, arrêté le 7 mars dernier avec 25 points d’avance sur Manchester City, pourra enfin fêter ce titre de champion d’Angleterre qu’il attend depuis trente ans. La Serie A, elle, devra départager la Juventus et la Lazio, qui se tiennent à un point. Et la Ligue 1, peut-elle décemment sauver le «Téfécé», dernier avec 14 points de retard sur le barragiste?

La Juve, reine du dernier acte

Pour contribuer à la réflexion, Le Temps s’est posé une autre question, avec l’ambition d’y apporter une réponse chiffrée: que changerait réellement au classement le fait de jouer les derniers matchs manquants? La dizaine de journées encore au programme (en moyenne) modifieraient-elles fondamentalement les positions? Nous avons donc étudié les cinq grands championnats européens sur les vingt dernières saisons et, pour chaque ligue et chaque saison (soit un total de 100 saisons), comparé le classement final au classement au moment de l’interruption: après la 29e journée pour l’Angleterre, après la 27e pour l’Espagne, après la 26e pour l’Italie, après la 25e pour l’Allemagne, après la 28e pour la France.* Nous avons retenu trois critères: la première place (champion), les quatre premières places (qualifiés en Ligue des champions ou Europa League), les trois dernières places (relégués et barragiste).

A quelques nuances près, les résultats sont étonnamment stables d’une saison à l’autre et homogènes d’une ligue à l’autre. En prenant comme instant T le classement au moment de l’interruption, on observe que le champion est déjà connu dans 78% des cas (78 fois sur 100), que 86% des équipes situées aux quatre premières places finissent aux quatre premières places (344 cas sur 400, pas forcément dans le même ordre), et que 70% des mal classés (212 sur 300) ne s’en sortent pas.

Si l’on avait arrêté les championnats de ces vingt dernières années comme l’ont été ceux de l’actuelle saison, le champion d’Angleterre aurait été le même 16 fois sur 20, le champion d’Espagne 17 fois sur 20, le champion d’Italie 15 fois sur 20, le champion d’Allemagne 16 fois sur 20 et le champion de France 14 fois sur 20. En Italie, les coups de théâtre dans le dernier acte ont souvent profité à la Juve (quatre fois sur cinq). Malgré les hégémonies de Lyon puis du PSG, la Ligue 1 est le championnat le moins stable à son sommet. C’est aussi en France que les places 1 à 4 changent le plus dans les dernières journées (78% de conformité).

«Big Four» très fort

Le «Big Four» est bien une expression anglaise. En Premier League, les quatre équipes de tête ne sont plus rejointes dans 16 cas sur 20. Quatre fois, un cinquième club parvient in extremis à gratter un strapontin. Cela veut dire qu’à 95% le haut du classement anglais est verrouillé après 29 journées. En Angleterre, mais aussi en Italie et en Espagne, au moins trois des quatre premiers sont déterminés dix matchs avant la fin dans 100% des cas.

La lutte contre la relégation est un peu moins prévisible et serait davantage faussée par un gel des résultats. Il y a presque toujours au moins une équipe qui s’en sort. Les pays où les mal classés ont le plus de chance de se sauver sont l’Espagne (65% de relégués connus 11 matchs avant la fin) parce que les déboires financiers y ont souvent modifié les destins, et l’Allemagne (58% de «condamnés») où l’instauration en 2008-2009 d’un barrage contre la relégation a clairement dopé les énergies.

En conclusion, le championnat joue bien son rôle, qui consiste à récompenser la régularité. Figer les résultats alors que 72% (en moyenne) des matchs ont été joués cette saison ne serait pas une insulte à l’esprit. Parallèlement, cette étude a laissé apparaître une tendance nette à des ligues de plus en plus stables avec des classements de plus en plus prévisibles, notamment dans le haut de tableau. La seule chose qui n’était pas prévue, c’était ce virus.

* Nous n’avons pas pris en compte la Super League suisse, qui ne compte que dix équipes.