Seedorf, petite commune d’Uri. C’est là que se trouvent les écuries de Claudia Gisler, serties entre le lac des Quatre-Cantons et la montagne. Elles semblent complètement à l’écart du monde. L’autoroute A2, tout près, rappelle toutefois qu’une échappée rapide vers d’autres horizons est possible. Détail qui a toute son importance pour qui doit parcourir le monde avec ses chevaux.

L’endroit est surprenant. On cherche du regard une présence équine, car ce qui saute aux yeux au premier abord, ce sont les machines de l’entreprise Gipo AG. Un décor industriel avant tout.

En y regardant bien, on voit aussi un manège, une petite maison et des écuries, l’ensemble adossé à une paroi rocheuse austère, le Gitschen. La montagne s’élève à la verticale et imprègne les lieux de sa présence. C’est probablement cette aura minérale qui a soufflé l’idée à Arnold Gisler, père de Claudia, de fabriquer des concasseuses. Quoi qu’il en soit, le patriarche a fondé une entreprise prospère dans laquelle travaille toute la famille et qui lui permet de sponsoriser sa fille.

Claudia monte ses chevaux le matin et travaille l’après-midi dans l’entreprise familiale, avec son père, sa sœur et son beau-frère. Sa maison, où son père est né, est située entre ces deux pôles, en quelques pas, elle passe d’un univers à l’autre. Cette intrication extraordinaire entre famille, travail, passion ne gêne pas la jeune femme. Au ­contraire, elle y puise sa stabilité, dit-elle.

Une écurie en or

L’écurie jouxte la maison. Son mur extérieur est couvert de plaques. A l’intérieur, 12 chevaux, dont cinq de saut. Claudia les présente: Lugano, 21 ans, ­compagnon des Championnats suisses, juniors d’abord, puis jeunes cavaliers et enfin Elite. «Il s’est beaucoup dépassé pour moi, il a fait 3 fois Calgary», souligne la cavalière. Il y a aussi la jument Classic, 15 ans, son deuxième cheval actuel. Stetter, un étalon de 12 ans, est malheureusement blessé. «On n’a pas eu de chance cette année avec Stetter, c’est une mauvaise passe, j’espère qu’il sera bientôt remis. Je ne tenais pas à le garder entier, mais il s’avère très facile, en tout cas plus que Touchable.» Il y a aussi les compagnons des tout débuts comme Big Ben, 28 ans, c’est avec lui que Claudia a fait ses premières expériences, ou Fifty Fifty, 23 ans, complice des championnats juniors. Des chevaux que la jeune femme ne souhaite pas placer autre part que chez elle. «J’y suis très attachée, je leur dois beaucoup, alors je préfère les garder à la maison, je ne veux pas prendre le risque que leur situation se détériore.»

Un jeune hongre passe la tête par son box. «C’est Le Cordel, il a 7 ans, il représente mon avenir et porte mes espoirs. Il a beaucoup de potentiel et a déjà sauté 1,40 mètre!» L’avenir, c’est aussi peut-être Kheops du Rosay, un étalon suisse de 6 ans qui se délasse pour l’instant au parc.

Du caractère

Et le présent? Le présent s’incarne bien sûr dans Touchable, le hongre hollandais de 11 ans est la star de l’écurie. Il a été repéré en Belgique par Gerhard Etter, marchand de chevaux et entraîneur de Claudia.

«Touch est dans mon écurie depuis six ans. C’est avec lui que je suis devenue championne suisse l’an passé et que je me suis classée 5e cette année.» C’est le cheval que tout le monde lui envie, de gros moyens, très constant, mais pas toujours facile. Pas question, par exemple, de le prendre au bord du lac tout proche pour faire une photo. Il pourrait mal réagir et l’enjeu ne vaut pas cette prise de risque.

«Il a beaucoup de caractère, c’est vrai, il peut être assez effronté. Au début, il était vraiment difficile. Il faisait des demi-tours, se dressait, il avait un trop-plein d’énergie à exprimer, car il a beaucoup de sang. Finalement on a réussi à bien s’accorder. Il a fallu travailler dans la détente car Touch pèse 600 kilos, impossible avec mon mètre soixante d’employer la force!» Et le recours aux méthodes des chuchoteurs? La suggestion fait sourire Claudia. «J’y suis arrivée simplement en usant de patience, la routine a aussi permis de le canaliser. L’important, c’est que cavalier et monture arrivent à se faire confiance, c’est la clé du succès et cela s’obtient par un travail commun.» Aujourd’hui, la cavalière sait qu’elle peut compter sur Touchable pour les grands rendez-vous. «Il est capable de tout s’il est en forme et si je le monte bien.»

Claudia et Touchable forment un couple très bien accordé et très régulier. Est-ce qu’un autre cavalier pourrait obtenir autant de ce cheval? «Je ne veux pas le savoir! Mais, comme il a de vrais moyens, s’il se retrouvait dans une bonne écurie, je pense que ce serait possible. Au contraire de Lugano qui est vraiment allé au-delà de lui-même pour moi.» Et combien vaut ce cheval? On ne le saura pas et de toute façon il appartient à la famille, il n’est pas à vendre, affirme la jeune femme.

Claudia compte sur cinq chevaux pour les concours. C’est elle seule qui les monte.

«C’est important pour moi. Lorsque je travaille un cheval, j’ai le sentiment que nous construisons quelque chose ensemble, cela se passe sur le long terme. Et de plus, je ne peux pas acheter un cheval tous les deux ans.» C’est elle aussi qui conduit le camion transportant ses chevaux jusqu’aux places de concours, elle est accompagnée d’une soigneuse, Marion. Et parfois de sa sœur Sabine, elle aussi passionnée d’équitation, mais qui a cessé les concours pour fonder une famille.

Un tournant

La passion du cheval chez les Gisler est arrivée par le père, Arnold. Il s’est mis au cheval à 30 ans seulement, a néanmoins passé sa licence et participé à différents concours. Ses deux filles ont été initiées assez tôt à l’équitation, soit à 4 ans pour Claudia. Plus tard, la jeune fille a travaillé avec Heidi Hauri (Robbiani) durant une dizaine d’années. Une période très formatrice, selon elle. Puis, Gerhard Etter a pris le relais. C’est bien sûr lui qui fournit les montures de la jeune femme, un avantage certain pour détecter les chevaux prometteurs.

A 31 ans, Claudia se trouve à un moment charnière de sa carrière. Sa régularité pourrait être un atout important pour l’équipe suisse, qui vient de remonter en Super League, estime Alain Poudret, directeur sportif du CSI de Genève et rédacteur en chef de la revue équestre Le Cavalier romand. «C’est une cavalière plutôt douée et surtout très crocheuse, très travailleuse. Elle a une très belle complicité avec son cheval Touchable. Sa monte n’est pas spectaculaire, mais elle suit son petit bonhomme de chemin. Elle a fait de bons Grands Prix cette année et elle ne déçoit jamais. Pour moi, c’est le numéro 6 de l’équipe.»

Et qu’en pense le chef de l’équipe suisse, Urs Grünig? «Claudia aura un rôle important à jouer l’année prochaine, elle a un cheval de tout premier rang, très régulier. Elle est très régulière elle-même et a accumulé de l’expérience. Elle a les nerfs solides, un mental fort, elle est calme tout en ayant un caractère bien trempé. Il lui manque peut-être juste encore 1 ou 2% pour être au top. Je ne suis pas toujours sûr qu’elle puisse assurer le zéro faute. Mais j’ai absolument besoin d’elle pour la Super League. Quant aux Jeux olympiques de Londres, c’est peut-être un peu tôt, mais elle fait partie des sept ou huit noms de réservistes que j’ai en tête.»

En résumé, pour le chef de l’équipe suisse, Claudia Gisler n’a pas encore entièrement fait ses preuves, mais elle est une pièce indispensable dans les rouages de l’équipe. «Elle travaille, elle monte, cela fait beaucoup. Il faudrait qu’elle devienne plus professionnelle», remarque-t-il encore.

Des preuves

Rien n’est jamais gagné quand il s’agit de représenter la Suisse dans les grands championnats. Tout dépend de la forme du cavalier et surtout de la qualité de son cheval. Daniel Etter en a fait l’amère expérience lorsqu’il s’est vu retirer Peu à Peu avec lequel il obtenait de magnifiques résultats. Pour lui, la jeune femme travaille dur, comme tous les cavaliers à ce niveau d’ailleurs. Et si on lui reproche de manquer un peu de métier, il faut lui donner la chance de gagner en expérience. Il remarque aussi que si Claudia se voit offrir de belles possibilités par sa famille, elle n’est pas pour autant une «fille gâtée». «Son père a beaucoup travaillé, c’est un chef d’entreprise. Il est prêt à sponsoriser sa fille, mais il exige qu’elle s’investisse complètement, et elle le fait. Elle a seulement cinq chevaux et non une vingtaine, comme c’est le cas pour d’autres. Par contre, ce sont des chevaux de top niveau, comme le montrent ses résultats.»

Claudia doit donc gagner la confiance du chef d’équipe et, pour cela, il faut qu’elle participe à de grands concours. «Mais quoi qu’il en soit, elle est dans la situation où on lui demande à chaque fois de faire ses preuves, poursuit Daniel Etter. Tout le monde doit en passer par là, moi aussi j’ai dû le faire et je dois recommencer aujourd’hui, même si j’ai gagné trois Coupes du monde de suite! Claudia a l’avantage de monter un des meilleurs chevaux du monde. Avec Touchable, elle forme un couple dont nous avons absolument besoin pour la Super League. Cela peut d’ailleurs être pour elle une passerelle vers les Jeux de Londres. Il faudra aussi qu’elle découvre que, pour gagner, il faut une véritable mentalité de tueur. Or, dans les débuts, on craint d’être éliminé, et on vise le zéro faute. C’est toujours un équilibre très difficile à trouver lorsqu’on ne fait pas partie des favoris.»

Il semble toutefois que Claudia Gisler soit sur le bon chemin puisqu’elle vient de remporter le Grand Prix du CSI 3* de Montpellier devant le talentueux Français Kevin Staut.