Les clubs qu'ils régentent ne sont distants que de quelques kilomètres. D'Yverdon à Baulmes, de la capitale nord-vaudoise à sa province bucolique, comptez onze bornes à travers champs. Paul-André Cornu, boss d'Yverdon Sport, et Fabian Salvi, président du FC Baulmes, ont poussé dans le même pot, pas dans la même terre.

Ces deux-là ont du magma plein les veines. Voilà pour le point commun. Car les dissemblances paraissent se cultiver dans le nord du canton. Un monde d'idées sépare deux hommes qui n'ont plus de secrets l'un pour l'autre. Il n'existe aucune catégorie au sein de laquelle regrouper Paul-André Cornu et Fabian Salvi. Celle de Challenge League a osé. Candeur fatale. Car, plus encore lorsqu'il s'agit de leurs clubs respectifs, d'Yverdon et de Baulmes, du «club de Champagne» et de celui de campagne, les dissensions atteignent leur paroxysme.

Deux ans plus tôt, le FC Baulmes arrose sa promotion en Challenge League, rejoignant ainsi le grand frère Yverdon. Paul-André Cornu s'attable avec son homologue Fabian Salvi afin d'envisager l'avenir conjointement. D'aucuns parlent déjà de collaboration.

Une aberration. Aujourd'hui, le FC Baulmes s'exile un week-end sur deux à la Pontaise lausannoise, son nouveau domicile, jusqu'à l'inauguration de sa tribune moderne au printemps prochain. Recourir à la pelouse du voisin yverdonnois relevait de l'utopie, «monsieur Cornu réclamant un montant exorbitant pour la perte d'image de son club». Un contre-pied peu apprécié au pied du jura.

D'autant que Paul-André Cornu prévient: «Baulmes mange au râtelier d'Yverdon. On ne peut tout de même pas aller chercher des sponsors chez eux!» «Environ dix pour cent de nos sponsors sont en commun avec la ville d'Yverdon», avoue Fabian Salvi, qui vient tout juste de floquer ses maillots au nom de l'Association pour la promotion du saucisson vaudois et de la saucisse aux choux. «Le seul partenariat que nous ayons est celui du Team Vaud (ndlr: vaste accord de collaboration), où l'on soulage Yverdon de grosses charges puisqu'elles sont divisées par deux.»

Réponse de Paul-André Cornu: «Aucune économie n'a été faite. L'entrée de Baulmes au Team Vaud nous permet de bénéficier, tout comme Lausanne, d'une qualité de formation supérieure.» Quant à l'association proprement dite, elle retrouve des couleurs: Baulmes et son président avaient un peu moins de 80000 francs d'arriérés. «Le paiement des cotisations a été suspendu jusqu'à ce que l'entité régionale Team Yverdon Vaud change de nom. Dénommée «Team Nord vaudois et Broye» depuis, tout a été réglé», se défend Fabian Salvi.

L'enjeu nominal n'a rien de superflu. Résistance aux prétentions hégémoniques yverdonnoises et revendication d'existence à part entière. Quant aux querelles de chiffres, elles secouent une région isolée, défavorisée par le poids économique et l'insolente influence des villes de l'Arc lémanique.

Au-delà des enjeux financiers, l'affect en prend un coup. «Pour moi, l'Yverdon Sport unanimement suivi et reconnu de François Candaux (ndlr: longtemps président d'YS) n'existe plus», déplore Fabian Salvi qui, lui-même, a joué une saison au sein d'Yverdon, et l'a supporté bien plus encore. «Ce n'est plus le club que l'on a tous aimé, mais un FC Romandie insignifiant et insipide dirigé par Cornu. L'identité s'est perdue.»

YS mis au placard, c'est l'appellation FC Romandie et les nouvelles ambitions de son directeur qui agitent le football romand: «Jamais personne ne s'identifiera à ce club, excepté son géniteur et mécène Cornu.» Fabian Salvi de souligner qu'aucune fusion dans le football n'a été prolifique ces vingt dernières années. Car les projets expansionnistes du patron yverdonnois butent sur la ténacité baulmérane, marque de fabrique extra et intra-sportive du club. Fabian Salvi regrette: «Il est impossible d'envisager quoi que ce soit avec mon homologue. Il fait du football un moyen: celui de vanter son entreprise.»

Un monde sans Baulmes serait-il un monde meilleur, M. Cornu? «Le problème est le même que celui d'un amateur de vélo qui court le Tour de France et gagne une étape avant de sombrer dans l'anonymat. Je tire mon chapeau au président Salvi pour sa promotion, mais Baulmes et Yverdon prennent des risques dans la situation qui est la leur actuellement: à long terme, l'un de nous disparaîtra. En ce qui me concerne, je ne pourrai pas vivre longtemps à côté de Baulmes.»

Yverdon a une épine dans le pied. Chez ceux d'en-face, l'avenir s'envisage avec sérénité: «Le FCB n'est pas là par hasard. Chaque année, le club grandit et suit une évolution maîtrisée.» Comment l'équipe d'une bourgade de 890 âmes résiste-t-elle à l'envahisseur? «J'ai derrière moi vingt à trente entrepreneurs, véritables aimants du FC Baulmes. Le sentiment de sécurité qui m'habite est optimum.»

A 43 ans, on le dirait volontiers minot pour la profession. Avec trois promotions en cinq saisons, Fabian Salvi balaie les préjugés. Promenant sa silhouette architecturale (il mesure 1,87m) aux quatre coins des terrains, le président baulméran est loué. Certains lui font du pied, Cornu le premier: «Je lui fais une proposition: nous prenons YS et le FC Baulmes, en faisons un seul club et je lui laisse ma place. Nous sommes déjà prêts financièrement à attaquer la saison prochaine.»

Coup de main, coup de pub ou coup bas? Jean-Daniel Vité, président du Lausanne-Sport, est plus modéré, non moins élogieux: «Lorsque je devrai passer le témoin, j'aimerais que M. Salvi soit là. On rêve tous d'avoir une continuité dans un club. Salvi et moi partageons la même philosophie.» Mais le grand bonhomme s'avoue semper fidelis à l'équipe de son cœur: «Vous n'êtes président que d'un seul club dans votre vie. Le mien est le FC Baulmes, celui de deuxième ligue comme celui d'aujourd'hui. Non, je ne serai jamais président d'un autre club.»