E-sport

Quand les clubs de football recrutent des joueurs de console

David Bytheway est meilleur manette en main que crampons aux pieds, mais cela ne l'a pas empêché de signer un contrat avec Wolfsburg. Le sport virtuel devient un moyen de se démarquer aux yeux des sponsors

En huitième de finale de la Ligue des champions, Wolfsburg a pris une sérieuse option sur la qualification en s'imposant chez les Belges de La Gantoise (2-3). Ce match, le numéro 53 de l’équipe allemande l'avait probablement déjà fait et refait.

David Bytheway, britannique de 22 ans, est la dernière recrue en date de la formation des Suisses Diego Benaglio et Ricardo Rodriguez. Une recrue plus performante à la manette que crampons aux pieds: il est vice-champion du monde 2014 du jeu vidéo FIFA. Il représentera désormais le club allemand dans les tournois virtuels. «On veut promouvoir et soutenir tous les types de football», se félicite Thomas Röttgermann, directeur général du club.

Salaire et maillot de professionnel

Pour Bytheway, parfois qualifié de «meilleur joueur britannique de l’histoire» de FIFA, c’est une nouvelle étape qui commence. «Il n’est pas vraiment dans le top 10. Il peut battre un champion du monde sur un match, mais il n’a pas la régularité ni le palmarès», estime Bruce Grannec, champion du monde de FIFA en 2009 et 2013, aujourd’hui reconverti en commentateur de la E-Football League pour L’Equipe 21. Bytheway ne s’était d’ailleurs pas qualifié pour la phase finale de la Coupe du monde 2015 de FIFA.

Le club m’aide dans de nombreux domaines. On peut me fournir une nouvelle manette de jeu ou une chaise ergonomique, afin d’améliorer mon confort pendant les matches.

L’arrivée dans une structure sportive professionnelle lui offrira un cadre idéal pour progresser, comme le détaille sur le site de la FIFA Benedikt Saltzer, un autre professionnel du jeu virtuel qui travaille déjà à Wolsburg: «Le club m’aide dans de nombreux domaines. Ça va de l’équipement aux conditions d’entraînement. On peut me fournir une nouvelle manette de jeu ou une chaise ergonomique, afin d’améliorer mon confort pendant les matches.»

Dans le secteur du sport électronique, on attendait ce moment depuis longtemps. «Nous sommes déjà dans des structures sportives: salariés, entraînements, coach, préparateurs physiques, maillots, énumère Nicolas Di Martino, président fondateur de l’association Lyon e-Sport. Entre la gestion d’un club de sport et d’e-sport, il n’y avait pas tellement de différence, à part la médiatisation.» Mais les joueurs de jeux de football virtuel étaient jusqu’à présent les parents pauvres du secteur, avec des tournois rarement dotés de plus de 10 000 dollars, contre plusieurs centaines - voire millions - pour d’autres jeux vidéo comme «Call of Duty», «League of Legends» ou «DotA».

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Les émoluments de David Bytheway lui permettent désormais de vivre de ses prouesses à la manette. «Mon salaire est confortable, même s’il reste très éloigné de ce que gagne un footballeur», explique-t-il au Guardian. Et accessoirement, ils lui permettent de porter un maillot connu, même si ce n’est pas celui de son choix, lui qui confesse être un fan du… Bayern Munich.

Une stratégie innovante pour le club

C’est surtout Wolfsbrug qui réalise une bonne opération. En 2015, le club avait déjà recruté deux pros du jeu vidéo FIFA, Benedikt «Salz0r» Saltzer, quadruple champion d’Allemagne et champion d’Europe, et Daniel «Dani» Fink, pour se constituer une équipe virtuelle à son nom. Pour la formation bas-saxonne, l’objectif est affiché: se créer une image de marque ne dépendant pas seulement de son équipe de Bundesliga. «On veut avoir l’air cools et intéressants», explique Thomas Röttgermann.

«Les clubs doivent se différencier et innover par le marketing au service du consommateur et des sponsors», estime Nicolas Chanavat, maître de conférences à l’Université Paris-Saclay et auteur de «Marketing du Football» (2015, éd. Economica). «C’est une tendance qui se professionnalise dans le football depuis les années 2000.» Et le numérique est au cœur de cette stratégie.

Il faut dire que les passerelles entre sport et compétitions de jeux de sport sont naturelles, explique Nicolas di Martino, de l’association Lyon e-Sport. «Les annonceurs que l’on peut avoir sur les tournois de jeux vidéo et sur les retransmissions sportives sont les mêmes, il y a depuis longtemps des matchs de FIFA en ouverture de matchs de football, et des footballeurs servent d’égérie pour des jeux vidéo… Bref, ce qui est nouveau, c’est l’exposition médiatique, pas les synergies.»

Selon Nicolas Chavanat, Wolfsburg devrait être gagnant sur tous les points. «S’associer à une marque qui innove est intéressant pour les sponsors. Il y a fort à parier qu’il y aura des retombées économiques positives pour le club.» Une analyse que partage Thomas Röttgermann, même s’il assure qu’il ne s’agit pas de l’objectif premier.

«Et pourquoi pas un mercato virtuel?»

Un an après l’investissement du club turc du Beşiktaş dans une équipe de «League of Legends», un jeu d’action très populaire mais éloigné de l’univers sportif traditionnel, Wolfsburg passe en tout cas pour un pionnier dans le monde du football. Bruce Grannec voit déjà les plus grands clubs lui emboîter le pas. «C’est l’avenir. Je m’attends à ce que dans les années à venir, il y ait plein de clubs qui organisent des matchs virtuels opposant leurs ambassadeurs, en levée de rideau de chaque match de football. Vu la vitesse à laquelle l’e-sport se développe, les clubs vont s’y intéresser de plus en plus. Et pourquoi pas un mercato virtuel? Une ligue des champions en e-sport?»

En France, ce rapprochement n’en est qu’à ses balbutiements. Quelques clubs de Ligue 1 comme l’Olympique Lyonnais, le Paris-Saint-Germain ou encore les Girondins de Bordeaux ont bien accueillis des matchs de FIFA en levée de rideau, mais ceux-ci étaient chaque fois organisés par Electronic Arts, l’éditeur du jeu vidéo, et non les clubs eux-mêmes. Selon Nicolas Chanavat, il y a plus à attendre de clubs intermédiaires que de grosses écuries européennes. «Je ne vois pas un club de l’envergure du PSG s’y lancer dans l’immédiat. Il n’en a pas besoin en terme d’image.»

Bien que ces rapprochements entre football et e-sport offrent de belles perspectives dans les deux domaines, ils restent encore tâtonnants et protéiformes. Tout reste encore à faire. Thomas Röttgermann concède sans détour:«Si vous m’aviez demandé il y a un an si j’allais soutenir le e-football, je vous aurais demandé ce que c’était.»

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