Entraîneurs

Quand les coachs anglais donnaient la leçon au football espagnol

Barça-Manchester City en Ligue des Champions, c’est le retour au Camp Nou de Pep Guardiola. Les entraîneurs espagnols inspirent la Premier League mais il fut un temps où sept coachs anglais dirigeaient simultanément dans le championnat d’Espagne

On l’a oublié mais avant d’envahir Benidorm ou Magaluf, les Anglais ont régné sur le Camp Nou et le Bernabeu. C’était au milieu des années 1980 et les colonisateurs s’appelaient Atkinson, Toshack, Venables, Kendall, Robson. Ils étaient Gallois, Ecossais, Anglais; tous entraîneurs de football.

La presse anglaise s’émeut de ne trouver que quatre coachs insulaires cette saison en Premier League. Il y a trente ans, elle s’inquiétait de les voir tous partir en Espagne. Alors que les entraîneurs espagnols sont actuellement la référence en Europe et que le FC Barcelone reçoit le Manchester City de Pep Guardiola mercredi en Ligue des Champions, il est presque surprenant de se souvenir qu’il fut un temps où le rapport de force était totalement inversé.

Le creux des années 1980

«Au début des années 1980, le football espagnol vivait une période creuse, un trou noir à peine éclairé par les finales perdues de Coupe d’Europe des clubs champions (C1, future Ligue des Champions) de l’Atletico Madrid en 1975 et du Real Madrid en 1981, rappelle l’historien Sébastien Farré, spécialiste de l’Espagne contemporaine. La Coupe du monde 1982 à domicile avait été un échec. Il n’y avait pas de grands joueurs et de style de jeu propre, hormis la «raza», une pulsion désordonnée misant tantôt sur l’attaque, tantôt sur le contre.»

Tout au nord, l’Angleterre exulte. De 1977 à 1982, ses clubs gagnent six fois consécutivement la C1 avec Liverpool (3 fois), Nottingham Forest (2) et Aston Villa. Bobby Robson incarne ce savoir-faire britannique. En 1981, il gagne la coupe de l’UEFA (ancêtre de l’Europa League) avec Ipswich Town. En treize ans à la tête des Tractor Boys, il n’achète que quatorze joueurs. Il reprend l’équipe d’Angleterre de 1982 à 1990, qui connaît sous son règne sa meilleure période depuis le titre mondial de 1966. La main de Maradona en 1986 et les tirs au but allemands (qui vaudront à Gary Lineker sa célèbre formule sur ce sport «où 22 joueurs courent après un ballon et où les Allemands gagnent à la fin») anéantissent les espoirs anglais mais pas la réputation de leurs entraîneurs.

Le premier (de l’ère moderne) à débarquer en Espagne est un quasi inconnu, dont le seul fait d’arme est une finale de Cup (perdue) avec Queen’s Park Rangers. Terry Venables arrive à l’été 1984 à Barcelone, au moment où Diego Maradona part pour Naples. Malgré le remplacement improbable du meilleur joueur du monde par Steve Archibald, le Barça remporte aussitôt le titre de champion d’Espagne, son premier depuis 1974. Il existe une photo de mai 1985 où, à côté de Paco Clos et Migueli portant Venables sur leurs épaules, un gamin exulte: Pep Guardiola.

Mai 1985, c’est aussi la finale du Heysel. Liverpool est de nouveau en finale mais ses hooligans déclenchent une bagarre qui provoque une bousculade et la mort de 39 tifosis de la Juventus, écrasés ou étouffés au pied de la tribune. Les clubs anglais sont bannis pour cinq ans des coupes européennes. Le grand perdant de cette suspension est Everton, double champion d’Angleterre en 1985 et 1987.

«Liverpool, reviens!»

Nouvel entraîneur de la Real Sociedad au début de la saison 1985-1986, le Gallois John Toshack rejoint Terry Venables en Espagne. Cette année-là, le Barça perd la plus improbable finale de Coupe d’Europe de l’histoire contre le Steaua Bucarest à Séville. Les Roumains l’emportent 2 tirs au but à 0 grâce à leur gardien, Helmut Duckadam, qui arrête les quatre tirs catalans. La presse locale accuse Venables d’avoir «tué 25 ans d’espérance» et impulsé «une caravane funèbre de 1160 kilomètres» [la distance entre Séville et Barcelone] tandis que France Football s’exclame: «Liverpool, reviens, ils sont trop mauvais!».

Terry Venables tente de relancer la machine et, après Archibald, fait venir en Catalogne Gary Lineker et Mark Hugues. Sans résultat. «El Tel» est viré en fin de saison suivante. 1987 est pourtant la grande année de la colonisation britannique du foot espagnol. Lorsque Ron Atkinson débarque à l’Atletico de Madrid, ils sont sept sur vingt entraîneurs. L’Ecossais Jock Wallace entraîne le FC Séville, l’Anglais John Mortimore les voisins du Bétis, Colin Addinson le Celta Vigo (il dirigera une saison l’Atletico puis quelques mois Cadix). Lassé de ne pas jouer la Coupe d’Europe, Howard Kendall quitte Everton pour l’Athletic Bilbao. Il y reste deux ans, sans résultats probants.

«Les Basques ont toujours eu une mentalité et un style de jeu considérés comme proches de l’esprit britannique, explique Sébastien Farré. Au Barça, la culture locale s’est imprégnée à la fois d’une tradition d’ouverture au monde et des expériences passées qui avaient fonctionné: les Hongrois dans les années 60, les Hollandais dans les années 70.»

De ces sept mercenaires, seul John Toshack s’acclimate vraiment. Entre la Real Sociedad (trois fois), le Real Madrid (deux fois), La Corogne et Murcie, le Gallois passe dix-sept ans en Espagne. Il gagne le titre avec le Real en 1990, où il lance la «Quinta del Buitre» (les jeunes Butragueño, Michel, Sanchis, Martin Vazquez et Pardeza).

Plus rien ne se passe jusqu’à l’arrivée de Bobby Robson au Barça en 1996. Sous ses ordres, un jeune entraîneur assistant nommé José Mourinho et quatre joueurs qui deviendront quelques-uns des meilleurs entraîneurs actuels: le gardien remplaçant Julen Lopetegui (actuel sélectionneur de l’équipe d’Espagne), Pep Guardiola, Laurent Blanc, Luis Enrique. Aucun ne citera réellement Robson, qui gagne tout de même la Coupe des vainqueurs de coupe en 1997, comme référence.

Les entraîneurs anglais ne font plus rêver

L’an dernier, David Moyes a fait un bref passage à San Sebastian et Gary Neville a tenu quatre mois à Valence, mais les entraîneurs anglais ne font plus rêver le foot espagnol. Leur championnat si. S’ils ne sont que deux actuellement en Premier League (Pep Guardiola à Manchester City et Aitor Karanka à Middlesbrough), Rafa Benitez (Liverpool, Newcastle), Juande Ramos (Tottenham), Pepe Mel (West Bromwich Albion), Roberto Martínez (Swansea, Wigan, Everton) et Quique Sánchez Flores (Watford) ont contribué à transformer le coaching espagnol en produit d’exportation. Et le football anglais en marché d’importation.

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