Les corps et leurs mouvements

Coerver ou les mouvements de l’incertitude

On prend des cours de tennis, de golf ou de ski mais jamais de football. Il existe pourtant une méthode qui l’enseigne non pas comme une technique mais comme un système

«Tiens! Et si je prenais un cours de football?» La formule sonne creux. Alors qu’il vous suffit de remplacer le vocable «football» par «tennis», «golf» ou «ski», pour que la phrase redevienne intelligible. Pourquoi? Parce qu’au foot, l’idée d’un apprentissage explicite a très peu le droit de cité dans les consciences. S’entraîner? Oui. Bien sûr. A satiété. Mais, apprendre? Non. Ou à la marge. Pourtant, la méthode qui le permettrait existe. C’est la méthode Coerver.

Méthode révolutionnaire

J’ai été invité plusieurs fois à donner des conférences sur cette méthode et je crois pouvoir dire qu’elle est révolutionnaire. Car, en osant corriger les mouvements des joueurs, elle a brisé un tabou. Même Guardiola et les savants dont il s’inspire ne sont guère allés marauder en ce domaine. Ce faisant, ils sont passés à côté des «mouvements de l’incertitude». Demain, ils se négocieront plus cher que l’or. Quand les espaces se réduisent et que la pression augmente, que le jeu se brouille, tourne au «brownien», ce sont les mouvements qui sauvent, vous maintiennent en vie dans l’œil du cyclone, ouvrent des fenêtres, créent des chemins.

Pour qui a déjà eu le loisir de les observer, les équipes de football entraînées intégralement sous l’égide de la méthode Coerver, se signalent fortement à l’attention en ce que les mouvements des joueurs, comme téléguidés par un radar intime, échappent constamment aux embûches du jeu, tout en coopérant de manière optimale. Les adversaires, bien malgré eux, assistent au spectacle. Ici, on peut l’imaginer sans peine, si les joueurs ont toujours un ou deux coups d’avance, c’est sans doute parce qu’ils ont incorporé des principes d’actions supérieurs, fruit d’un apprentissage systématique et régulier.

Une pyramide de développement

Pour répondre aux difficultés (cognitives et motrices) d’un sport aussi «dynamique» que le football, tous les exercices de la méthode sont articulés judicieusement dans une «pyramide du développement» comprenant six étages. Leurs appellations sont éloquentes: «ball mastery»; «receiving & passing»; «moves – 1vs1»; «speed»; «finishing»; «group attack».

Dissipons tout de suite un malentendu, parce qu’il a cours très souvent lorsqu’on se contente d’une approche superficielle de la méthode: le contenu du sommet de la pyramide n’est pas hiérarchiquement supérieur à celui de la base. Nous sommes en présence d’un système. En tant que tel, tous les éléments entretiennent des liens organiques. De sorte que les habilités motrices acquises grâce, par exemple, aux exercices de «maîtrise du ballon» ne trouvent un sens et une fonction qu’intégrées dans n’importe quel autre étage du processus de développement des apprentissages.

Trois familles de mouvements

Voyons maintenant d’un peu plus près comment s’opère cette fusion. En rappelant au préalable avec le psychologue du sport Hubert Ripoll que, dans les sports collectifs tout l’enjeu consiste à développer «une sensibilité réactionnelle très fine à des formes particulières que l’on appelle des prototypes et qui sont des formes représentatives d’une action, d’une situation ou d’un système de jeu qui sont apprises et mémorisées. Le système nerveux ayant stocké ces traits caractéristiques en mémoire, il y est par conséquent très sensible et y répond souvent avant même que l’acteur ne planifie, dès lors que ces traits apparaissent de manière automatique. Ce mode de fonctionnement explique les réactions fulgurantes des champions devant certaines configurations du jeu […].»

Pour se hisser à la hauteur des contraintes du jeu, reconnaître des «prototypes» ne suffit pas. Et c’est là que Coerver dispose de deux atouts majeurs. En effet, fidèle à son esprit de système, la méthode organise des situations typiques, dans leur logique de déformation, mais elle propose aussi, simultanément, les mouvements les plus adaptés pour y répondre. Comment? Pour l’essentiel, en faisant ce que l’on n’avait jamais pensé faire auparavant. C’est-à-dire, construire trois familles de mouvements inhérentes au jeu – changer de direction, décélérer puis repartir et enfin dribbler (ou effacer) – et apprendre à les déclencher à partir des éléments les plus pertinents de l’environnement qui entoure la performance: votre position sur le terrain, celle de l’adversaire, et celle des coéquipiers, etc. C’est totalement unique. Et ça résout au passage le mystère de ces joueurs si beaux à voir évoluer sans pression et si désespérés dès lors que les espaces se font plus denses. Désormais, on comprend mieux. Ils n’ont jamais appris à associer leurs mouvements aux structures spatio-temporelles régissant le football. Ils ont des techniques. Mais pas les principes. Et ça fait toute la différence.

Le hussard noir

Née dans les années 1970 des conceptions novatrices de Wiel Coerver (footballeur néerlandais), cette méthode dispose de son hussard noir. C’est Patrick La Spina. En Suisse, il est le premier a en avoir compris les ressorts. Il est devenu, depuis huit ans déjà, responsable de la méthode pour la Suisse, la France et la Belgique. Cet ancien espoir du FC Sion, sillonne l’Europe entière pour prodiguer son enseignement. Il forme des instructeurs et anime des formations pour éducateurs. La Suisse, comme d’autres pays et bien des clubs, se cherche un avenir footballistique. Il est pourtant sous leurs yeux. Mais ils ne le voient pas.

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