Le Temps: Qui va gagner la finale de la Ligue des champions?

Bixente Lizarazu: Le Bayern!

– Pourquoi?

– Je ne pense pas que la tactique ultra-défensive que Chelsea a utilisée contre Barcelone fonctionnera contre le Bayern. Et à mon avis, Chelsea évitera d’attaquer, parce que c’est comme ça qu’ils ont acquis de la confiance et des repères. Ils ont retrouvé un sens avec leur nouvel entraîneur [Roberto Di Matteo] et je ne pense pas qu’ils prendront le risque de tout changer avant une finale de Ligue des champions. Paradoxalement, sur le plan offensif, le Bayern a des options supplémentaires par rapport au Barça. Ils ont Robben et Ribéry sur les côtés, Kroos ou Schweinsteiger pour percuter ou tirer à 30 mètres… Barcelone en demi-finale, avec toute sa qualité technique, s’est entêté à jouer dans l’axe, ce qui a rendu les choses plus lisibles pour Chelsea. Là, ils devront boucler les couloirs, ce sera plus dur. Même si les Blues ont été héroïques en défense, avec un gigantesque Drogba, je pense que le Bayern va s’imposer.

– Votre cœur battra-t-il pour le Bayern, parce que vous y avez passé huit saisons, ou pour Chelsea parce que vous admirez la politique de Roman Abramovitch?

– (Il se marre.) Mon cœur battra pour le Bayern, celui du commentateur [sur TF1] pour le football. Si Chelsea refait le coup, je leur tirerai mon chapeau. Mais c’est sûr que quand on a passé huit ans et demi dans un club comme le Bayern, on ne peut pas mettre ça complètement de côté… Cela dit, c’est une finale, ça se joue sur la capacité à se sublimer le bon soir, avec le risque que certains joueurs se laissent annihiler par l’enjeu. On ne peut jamais savoir à l’avance qui résistera le mieux à la pression. Quant à la politique d’Abramovitch, Chelsea se repose sur sa seule fortune, tandis que le Bayern est un club qui, tout en gagnant des titres, génère de l’argent. Ils ont inventé le fair-play financier bien avant l’heure.

– A priori, la greffe entre un latéral basque et le peuple bavarois n’avait rien d’évident… Avez-vous une explication?

– A priori… C’est la preuve qu’il ne faut pas avoir d’a priori dans la vie. Il faut tenter des choses, aller vers l’autre, et voir… Pour moi, ça ne s’était pas passé comme prévu en Espagne, juste de l’autre côté de la frontière, dans ma culture. Et finalement j’ai trouvé le club de ma vie, parce que c’est le club de ma vie, le Bayern Munich. J’ai tout gagné ici. J’ai connu Ottmar Hitzfeld, un homme et un entraîneur merveilleux, des dirigeants de grande classe, comme Uli Hoeness. C’est ça, le Bayern: le professionnalisme, l’efficacité, la classe. Que voulez-vous de plus quand vous avez tout ça? En plus, tu gagnes très, très bien ta vie, et tu es protégé quand tu as des problèmes, comme Franck Ribéry qui a été «surcouvé» après son retour de la Coupe du monde en Afrique du Sud. Il faut avoir conscience de la chance que l’on a quand on est au Bayern. A chaque fois que je retourne à Munich, je sens une grande affinité avec les gens, je suis accueilli comme un membre de la famille. Maintenant, en plus, je fais partie du Hall of Fame. Je suis très fier d’avoir réussi à marquer l’histoire d’un club comme le Bayern.

– Vous y avez remporté de nombreux trophées, y compris la coupe aux grandes oreilles. Mais le plus prestigieux ne fut-il pas la claque que vous avez distribuée un jour à Lothar Matthäus?

– (Silence).

– Ce souvenir ne vous fait pas rire?

– Bah, non, on ne peut pas dire ça. Une baffe et un trophée, ce n’est pas pareil. Une baffe, ce n’est pas quelque chose dont on peut être fier, et je n’en suis pas fier. Simplement, ça raconte un truc d’assez normal dans un vestiaire avec beaucoup d’ego et de personnalités fortes: il faut marquer son territoire. C’est ce que j’ai fait ce jour-là. Avec Lothar, nous avons à chaque fois du plaisir à nous revoir, on boit des bières et on rigole ensemble, l’affaire est classée. Je n’étais ni le premier ni le dernier à faire ça. Regardez récemment, Robben et Ribéry qui se sont accrochés… C’est normal, c’est le très haut niveau, il y a beaucoup de pression, de concurrence entre les gens. Alors il faut prendre sa place, parfois au sens premier du terme. C’est presque animal, comme fonctionnement. Il ne faut pas se dégonfler devant les autres. C’est la vie, il n’y a pas que dans le sport de compétition que c’est comme ça. Moi, quand je me fais marcher dessus, je n’ai pas trop l’habitude de me dégonfler.

– C’est votre côté basque… Un mot sur la récente finale perdue par l’Athletic Bilbao, où vous avez peu joué lors de la saison 1996-1997?

– Cette équipe, avec ses joueurs basques uniquement, a réalisé un parcours remarquable cette saison, après des périodes plus compliquées. A vrai dire, Bilbao, j’en suis parti fâché. Sans vous donner de noms, les uns avec les autres [il y a en tout cas Luis Fernandez dans le tas], on s’est quittés fâchés. C’est comme ça.

– Question transferts, passer du Bayern à l’OM, c’est plus simple que de quitter Canal + pour TF1?

– Comme j’aime le dire avec humour, parce qu’on a toujours plus d’humour rétrospectivement, je n’ai jamais été transféré à Marseille. J’y ai fait un stage, et ça a été compliqué. J’ai eu un souci avec un entraîneur, Philippe Troussier, voilà. La relation entre un joueur et un entraîneur est décisive. Si je suis resté aussi longtemps au Bayern, c’est parce qu’il y avait Ottmar Hitzfeld. J’ai aussi eu Aimé Jacquet en équipe de France. Avec Troussier, comme avec Fernandez, ça a clashé et ça fait partie de la vie. L’essentiel, c’était que je retrouve ensuite le chemin qui me convenait. C’est pour ça que je suis retourné au Bayern. Après, pour répondre à la question, entre le monde du foot et celui de la télé, il n’y a pas les mêmes enjeux financiers. Mais des négociations, ça se ressemble toujours un peu: on joue au chat et à la souris. Le plus important, c’est que j’ai trouvé ma voie.

– Vous dites toujours la vérité comme consultant?

– La vérité… C’est un grand mot, la vérité. La mienne ne sera pas forcément celle des autres. Il faut savoir faire preuve d’humilité. Je ne fais que poser une analyse, une critique parfois, un regard sur un match. Ce que je pense, je le pense sur la base de mon parcours. J’essaie de faire ça au plus proche de moi. On ne peut pas tous être toujours d’accord. Je crois que j’ai assez d’expérience pour me permettre un avis éclairé sur le foot. Si je ne peux pas parler de ça, alors il faut définitivement me scotcher la bouche. Quand je parle de football, je sais un peu de quoi je parle. Même s’il n’y a pas qu’une seule vérité, une seule tactique, une seule façon de gagner un match.

– On ne peut pas ne pas vous parler de la Coupe du monde 1998, le plus grand triomphe de votre carrière. De par la surmédiatisation dont les Bleus ont alors été les objets, auriez-vous pu partir en vrille dans votre tête?

– Oui, vous avez raison, j’aurais pu. Moi en fait, six mois avant cette Coupe du monde, j’étais au fond du trou. Je sortais d’une pubalgie, je n’avais pas encore recouvré tous mes moyens, je me demandais même si j’allais revenir à temps… Donc, en six mois, je suis passé du fond du trou au sommet du monde. Mais comme j’avais tellement galéré dans la période qui avait précédé, comme je n’étais pas encore installé comme titulaire au Bayern, où j’avais connu une première saison dure, perturbée par les blessures, pour moi, la Coupe du monde, c’était un début. Après, je suis retourné à Munich et arbeit, comme ils disent là-bas. Au bout de deux ou trois ans, je faisais partie des piliers, mais j’ai dû beaucoup travailler. C’est grâce à ça que je ne me suis pas égaré. Parce que dans les six mois qui ont suivi le titre de champion du monde, c’était inimaginable… Dès qu’on entrait dans un bar, un restau, n’importe où, ils lançaient I Will Survive à fond et les gens devenaient fous. Les gars n’arrêtaient pas de nous payer des verres, et les filles étaient extrêmement… on va dire ouvertes. Quand on en reparle entre nous, en déconnant, on appelle ça notre période Beatles. Il y a eu des passages à vide pour certains après, des décompressions, mais aucun n’a vraiment explosé. Quand on y repense, c’est presque aussi fort que d’avoir été champions du monde. Il y avait de quoi péter un câble.

– Il aurait aussi pu ne rien y avoir de tout ça si, après votre penalty raté en quart de finale contre l’Italie… Vous arrive-t-il d’y repenser? Vous auriez aussi pu devenir le héros malheureux…

– Bien sûr que j’y repense! Parfois, dans la vie, ça se joue à des petits détails. C’est un moment particulier pour moi, ce penalty… J’avais eu l’habitude d’en tirer avec Bordeaux, j’étais tout à fait prêt à assumer ça. Curieusement, j’étais habité par un truc qui me disait que ça ne pouvait pas m’arriver à moi. J’étais sûr que j’allais marquer… et j’ai tiré comme une chiffe molle. Heureusement, Fabien Barthez a fait ce qu’il fallait ensuite pour que l’aventure continue. Mais l’histoire de ce penalty ne s’arrête pas là. Trois ans après, en finale de la Ligue des champions avec le Bayern, on arrive aux tirs au but [contre Valence]. Je n’en avais plus tiré depuis. Je me disais «ça va, j’ai donné, chacun doit prendre sa part». Je n’étais donc pas parmi les tireurs. Mais après les cinq premiers, on était à égalité et il a fallu en désigner cinq autres. J’y suis allé… Jamais de ma vie je n’ai tapé aussi fort dans un ballon. Ce tir, c’était pour gagner la finale de la Ligue des champions [ce qui fut fait], et aussi, d’une certaine façon, pour clôturer le dossier du penalty italien.

– A propos de Fabien Barthez, que vous racontiez-vous pour attraper de tels fous rires durant l’hymne national, y compris avant un match de Coupe du monde?

– On n’avait rien besoin de se dire… On a beaucoup parlé de cette fameuse culture de la gagne. En fait, c’est ça: plus tu joues des matches importants, plus il faut arriver à décompresser, à ne pas se laisser manger par l’enjeu. Nos fous rires avec Fabien, c’était aussi l’expression du stress, la volonté de désacraliser l’événement. Ce n’est pas parce que tu restes le visage fermé, les sourcils froncés, que tu vas réussir ton match. Plus l’enjeu est important, meilleur c’est de rire. Et puis bon, on avait des casseroles qui chantaient la Marseillaise à côté de nous… Je sentais les vibrations de Fabien qui commençait à pouffer, et ça partait, des fois on ne pouvait plus se reprendre. La pire de toutes, c’était en Islande. Un type tout seul s’est mis au piano et a commencé à chanter comme la Castafiore. Là, c’en était trop, on nous a vraiment perdus. C’est tellement important de se marrer dans la vie… Tu peux passer à côté d’une finale en te mettant trop la pression. Le rire, c’est un médicament. Parce que si tu te dis «p…, je suis en finale, des millions de téléspectateurs vont me regarder, j’ai pas le droit de me rater»… Si tu raisonnes comme ça, t’as perdu.

– Un petit mot sur l’Euro 2012… Qui va l’emporter selon vous?

– Je vais peut-être vous surprendre, mais pas l’Espagne. Voilà, c’est ça mon métier, ça m’amuse de me positionner, de susciter le débat. Et je ne vois pas l’Espagne.

– Parce qu’ils sont cuits dans la tête et dans les jambes?

– Exactement. Rester quatre ans au plus haut niveau avec une sélection, c’est très long. Je peux vous le dire, on a connu ça: demi-finale à l’Euro 96, victoires en 1998 et 2000, et puis on explose en 2002. Pourtant, il y avait encore beaucoup de talent. Mais on n’a pas senti venir l’usure physique et mentale. Rétrospectivement, c’est assez classique. Tu finis par lâcher sans même t’en rendre compte.En plus, là, les gars jouent presque tous au Real ou au Barça, deux clubs où les exigences sont énormes. Après, l’équipe la plus talentueuse avec l’Espagne, et qui me semble la mieux disposée, c’est l’Allemagne, très jeune, très talentueuse, très percutante. Ça fait longtemps qu’elle n’a plus gagné, ça peut être le moment pour elle.