Le brigadier Marius Robyr, commandant de la Patrouille des glaciers, annonçait avec satisfaction, lors du traditionnel briefing à l'église de Zermatt: «Les conditions pour la course de cette nuit sont bonnes!» Nous prenons cette information avec prudence, sachant que la notion de bonnes conditions peut être interprétable, surtout quand la nouvelle est prodiguée par un militaire. Nous sommes néanmoins un peu rassurés, car la pluie qui sévit sur Zermatt depuis le début de l'après-midi ne présage pas vraiment un pronostic aussi optimiste.

Il est 17h30, et nous sommes à quelques heures du premier départ de la 12e édition de la Patrouille des glaciers. Pour la première fois, compte tenu d'un nombre croissant de demandes d'inscription, l'organisation a décidé d'envoyer une première course en milieu de semaine. La course principale aura lieu, comme lors des précédentes éditions, dans la nuit du vendredi au samedi. L'ambiance de Zermatt laisse percevoir qu'il ne s'agit que d'un prologue. La présence de la presse est timide, les favoris ne seront là que dans deux jours.

Notre équipe, composée de Philippe Schiller, Christophe Berthoud et de moi-même, participe à sa troisième patrouille. Sur un terrain connu, nous sommes relativement sereins sur ce qui nous attend. Partis en train de Genève la veille, c'est dès la gare de Viège qu'une atmosphère particulière pouvait être ressentie. Les participants se croisent sur le chemin de Zermatt. Quelques regards s'échangent, parfois un sourire. Lorsqu'on croise une connaissance, les discussions sont toujours les mêmes: «Participez-vous pour la première fois?» «Comment vous êtes-vous entraînés?» «Quel temps espérez-vous faire?» Chacun essaie de se rassurer en bavardant. Pour probablement 80% des participants, il n'y a pas de concurrence sportive. Chacun fait sa patrouille avec un objectif temps, mais surtout celui de terminer. Ceux qui visent un classement font partie d'une minorité.

Le matin qui précède le départ est consacré à la vérification du matériel. La salle de gym du village verra donc passer plus de 300 équipes avec tout leur paquetage. Marquage des skis, contrôle du diamètre et de la longueur de la corde, pharmacie, lampe frontale, lunettes de soleil de réserve, boussole, tout y passe. Une fois cette formalité accomplie, nous avons la journée devant nous pour nous reposer. Au programme: balade sur le début du parcours, pour l'aspect psychologique, solide repas de pâtes, dont nous nous nourrissons exclusivement depuis trois jours, et bien sûr sieste, car la nuit sera longue. M'étant bloqué bêtement le dos en début de matinée, je passai une bonne partie de l'après-midi chez le physiothérapeute pour essayer de me remettre sur pied.

Après notre dernier repas, pris à 18h, nous nous reposons encore une heure dans notre chambre d'hôtel, puis nous terminons les derniers préparatifs de nos sacs. Nous dispatchons le matériel entre les trois. L'état de mon dos me donne une bonne excuse pour alléger mon sac au minimum, mes compères transportent donc la corde ainsi que les peaux de phoque de réserve. J'ai sur moi quelques barres de céréales et autres aliments spécifiques à l'effort, un litre et demi de boisson énergétique, une cagoule et une veste coupe-vent pour le passage de Tête Blanche. Nous nous rendons sur la zone de départ devant la gare à 21h30, chargeons les affaires qui seront transportées à Verbier sur un camion, passons le dernier contrôle technique, et nous retrouvons sur la ligne, prêts pour le départ qui sera donné à 22 h précises.

Le temps d'échanger quelques mots encourageants et de nous donner l'accolade, le décompte des dix secondes est entamé. Nous quittons Zermatt par la rue principale, au milieu du public qui nous applaudit. La gorge un peu serrée, nous savourons ces instants magiques. Dans quelques minutes, nous serons sortis de la lumière urbaine et du bruit, notre longue route démarrera vraiment.

La première heure et demie se fait à pied en baskets, les skis et les chaussures sont amarrés à notre sac à dos. Nous chaussons au poste de Stafel et partons à plat en direction de la cabane de Schönbiel. Le temps est couvert mais agréable, un léger grésil rafraîchissant tombe. A partir de Schönbiel, l'encordement est obligatoire jusqu'à Bertol. C'est probablement à partir de ce lieu que le terme de patrouille prend vraiment son sens. Nous passerons les prochaines heures attachés, la cohésion du groupe doit être parfaite, toute notre évolution doit être coordonnée.

Nous rejoignons ensuite Tête Blanche, point culminant du parcours (3650m), qui marque la moitié de la dénivellation. La température est glaciale, il faut faire vite pour ne pas se refroidir. Enlever les peaux de phoque, enfiler une veste et des gants et se sustenter. Descendre encordé relève d'une expérience assez unique. Dans la nuit noire, à la lueur de nos lampes frontales, aucune erreur n'est envisageable sans risquer de faire tomber ses deux autres coéquipiers. Il faut en plus observer les autres patrouilles, car un dépassement mal négocié pourrait virer à un sac de nœuds d'anthologie. L'ensemble se déroule heureusement sans encombre.

Après avoir remis les peaux pour une courte montée de 200m jusqu'au col de Bertol, nous nous engageons dans la longue descente sur Arolla. Il est 4h45 du matin lorsque nous passons le milieu de la course. Nous regardons partir le départ du parcours B (Arolla - Verbier), et enchaînons le pas derrière le peloton qui nous précède. Le jour se lève doucement, et nous observons la longue colonne humaine qui se dessine vers le col de Riedmatten. On croirait voir une image du Chilkoot Pass lors de la ruée vers l'or de 1898.

L'euphorie de la nuit est passée, le soleil pointe, et il commence à faire chaud. Nous longeons le lac des Dix, bassin d'accumulation de la Grande Dixence, sur 4km, en poussant sur nos bâtons. Il reste un dernier grand col à franchir, celui de la Rosablanche. L'épuisement commence à se faire sentir, et les 200m de marches taillées dans la glace, qui nous mènent à la sortie de notre calvaire, semblent durer des heures. Le public est présent au sommet, nous pouvons entendre ses encouragements tout au long de notre ascension, les forces nous reviennent un peu. Les sourires qui nous accueillent à la sortie du couloir sont si bienveillants qu'il est difficile de retenir quelques larmes d'émotion. Il ne reste plus qu'une petite descente jusqu'au lac de Louvie, où ma famille nous attend pour un dernier ravitaillement et encouragement.

Deux cents mètres nous séparent du col de la Chaux, et c'est la descente finale sur Verbier. L'enneigement nous permet d'arriver à Médran à skis. L'arrivée est encore à un kilomètre et demi, nous devons traverser tout le village. Nous trottinons jusqu'à celle-ci.

Les derniers instants sont savourés avec bonheur et émotion. Le classement n'importe pas, le public nous accueille chaleureusement. Notre nuit s'achève ici, après quatorze heures et vingt-cinq minutes d'effort. Le rêve de tout un hiver se transforme en souvenir en une fraction de seconde, le temps du franchissement de la ligne d'arrivée.