Le chavirement de «PRB» aura décidément fait couler beaucoup d'encre. A chaque jour sa polémique. Récupérée mardi à bord de «Fila» par Giovanni Soldini, alors que son bateau retourné dérivait en plein milieu du Pacifique Sud, Isabelle Autissier fait désormais route avec le skipper italo-suisse vers le port uruguayen de Punta del Este, terme de la troisième étape d'Around Alone.

Selon le règlement de ce tour du monde en solitaire avec escales, Soldini étant encore en course – le temps consacré au sauvetage sera décompté de son temps –, il se doit de naviguer comme s'il était seul à bord de son bateau. «Isabelle est une passagère et en aucun cas une équipière, précise Dan Miller, porte-parole de l'organisation d'Around Alone. Elle peut lui préparer à manger, mais n'a pas le droit de l'aider pour la navigation proprement dite: barre, changements de voile ou toute autre manœuvre. Elle connaît le règlement, et je ne pense pas qu'elle ait l'intention de l'enfreindre.»

Voilà pourtant que, questionnée mercredi sur son emploi du temps pendant cette croisière improvisée, Autissier s'est laissée aller à ces propos: «Il n'existe pas de texte à ce propos dans le règlement. C'est une course en solitaire, et je ne suis pas équipière. Giovanni est le seul à décider de sa course, mais il faudrait être idiot pour penser que s'il y a une urgence, je ne vais pas agir. Il n'est pas marqué que je dois me calfeutrer à l'intérieur pour faire la cuisine.»

Sincérité? Maladresse? Toujours est-il que ces propos malheureux font l'objet d'une polémique amorcée jeudi par L'Equipe. Le quotidien sportif français a alerté Marc Thiercelin sur Somewhere. Ce dernier, actuellement en tête de la flotte décimée (deux bateaux sur sept en course dans la Classe I des monocoques de 60 pieds) avec quelque 433 milles d'avance sur Soldini, et théoriquement leader du classement général après l'abandon d'Autissier, aurait mal réagi à ces propos.

Face à la vague naissante de protestations, Eric Coquerel, l'agent d'Isabelle Autissier, a voulu réparer jeudi ce qui, pour lui, n'est qu'un malentendu. «Il faut replacer ces propos dans leur contexte. Les deux s'exprimaient à chaud après des heures difficiles et se sont mal fait comprendre. Ils n'avaient aucun moyen de préciser leur pensée une fois le téléphone satellite raccroché. C'est sous l'euphorie des retrouvailles – car ce sont de proches amis – et au deuxième degré que Giovanni, impulsif, a lâché: «On va naviguer en double.»

Compte tenu de la tournure prise par les événements, Soldini a clarifié jeudi ses propos: «On ne fait pas une course en double. On ne va pas faire des folies avec le bateau et se remplacer chaque quatre heures. Le pilote automatique reste branché constamment, et le bateau est mené dans une configuration solitaire. Mais cette situation extraordinaire fait que l'on est deux. De toute façon, ce sera très difficile d'établir un résultat sur cette étape.» Le skipper de Fila reconnaît que le fait d'être deux est un avantage: «On dort mieux: on sait que quelqu'un est là, on stresse moins, on se parle. Et je pense que Mark Schreder, le directeur de course, en tiendra compte. Sa décision, comme d'habitude, ne satisfera personne, mais je suis prêt à être celui qui sera mécontent. De toute façon, ma course, j'estime l'avoir largement gagnée. Tout le reste a peu d'importance.»

Isabelle Autissier, elle, a également été contrainte de s'expliquer: «Je ne suis plus du tout en course, Giovanni fait sa tactique, change de voile comme bon lui semble, va où il veut. Mais – et c'est ce que nous voulions dire hier mercredi – s'il dort et que le vent forcit subitement à 35 nœuds, j'interviendrai. Si je ne le faisais pas et qu'un problème survenait, je m'en voudrais toute ma vie: je n'aurais pas fait mon métier de marin. Il faut se rendre compte de l'endroit où nous sommes. Il est difficile d'oublier en cas de problèmes que nous sommes deux marins. De toute façon – et il suffit de regarder le classement – on verra que depuis hier nous progressons lentement, parce que toute cette histoire nous fait réfléchir, que nous parlons beaucoup et que souvent Giovanni en oublie son cap. A bord, son seul souci est d'éviter la prochaine dépression. Mais il n'y a pas de course en double, pas de manœuvres supplémentaires. Je crois vraiment qu'une polémique à ce sujet est déplacée.»

Un avis que semblent d'ailleurs partager les organisateurs d'Around Alone. A Charleston, au PC de la course, on est bien loin des vagues provoquées en France par cette affaire que les communiqués ne mentionnent même pas. «Je ne sais pas ce qui a été écrit dans la presse française, mais ce ne sont que des spéculations, commente le porte-parole Dan Miller. Tout ce que je sais, c'est qu'Isabelle ne nous a jamais fait part d'une quelconque intention d'aider Giovanni. Elle connaît le règlement et n'a aucune raison de le faire.»

Les organisateurs savent bien qu'ils n'ont aucun moyen de vérifier. Ils ne peuvent que faire confiance aux deux navigateurs, seuls dans les eaux hostiles du Pacifique Sud, loin de tous les regards.