«Le match ne se jouera pas», promettent les manifestants, à l’extérieur de l’Estadio Metropolitano où, ce 12 mai, le Junior de Barranquilla reçoit River Plate en Copa Libertadores. Très vite, les forces de l’ordre leur donnent (involontairement) raison: les gaz lacrymogènes flottent dans l’air, traversent les tribunes vides et atteignent arbitre et joueurs sur la pelouse. Match arrêté, deux fois. Le lendemain à Cali, le match entre l’América et l’Atlético Mineiro est lui stoppé à cinq reprises, pour des faits similaires.

Ces heurts s'inscrivent dans le prolongement d’une lutte démarrée le 28 avril, après l’annonce d’une réforme fiscale du gouvernement de droite du président Iván Duque qui prévoyait d’élargir la TVA à de nombreux produits de première nécessité, de taxer les revenus salariaux, et de supprimer des exonérations dont bénéficiaient ménages et entreprises. Depuis, le pays est dans la rue avec Barranquilla, capitale de la Caraïbe colombienne, au nord, et Cali au sud-ouest, pour épicentres. Les bilans officiels dénombrent plus de 60 morts, 2400 blessés et plus d’une centaine de disparus.

La Colombie aurait dû accueillir la Copa América, qui se déroule actuellement au Brésil. Ce n’est pas le covid qui l’en a chassée mais la crise, et les mouvements sociaux qui ont milité pour que l’événement soit annulé. «En Colombie, les gens sont plutôt timides face aux problèmes sociaux, ça a été comme ça pendant longtemps. Mais la jeune génération est fortement touchée par le chômage et est très déterminée, éclaire José Angel Baez, journaliste basé à Bogota. Beaucoup d’entre eux aiment le football, mais cette Copa, c’était une manière de distraire du combat social.»

La Conmebol a eu peur

A Barranquilla encore, des manifestations ont éclaté le 8 juin pendant le match de qualification pour la Coupe du monde 2022 entre la Colombie et l’Argentine (2-2). «Il s’est passé quelque chose de très rare en Colombie: beaucoup de Colombiens ont soutenu l’Argentine, une manière pour eux de dire que cette distraction n’était pas la bienvenue», affirme David Quitian, sociologue spécialiste du sport.

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Sur Twitter, le hashtag #SiNoHayPazNoHayFutbol («S’il n’y a pas de paix, il n’y a pas de football») était tendance pendant la partie. Par vidéos interposées, des internautes mettaient en exergue la tranquillité des Messi ou Cuadrado sur le terrain quand débutaient à quelques mètres d’eux des affrontements entre policiers et manifestants. C’est avec cette volonté que la rue a bouté hors de Colombie la plus vieille compétition de sélections, qu’elle n’a pourtant organisée qu’à une seule reprise, en 2001. La violence entre les FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie) et le gouvernement avait déjà failli faire déplacer l’événement, finalement remporté par la Colombie.

Vingt ans plus tard, le gouvernement était déterminé à conserver la co-organisation (avec l’Argentine) de sa Copa América. Au pire, l’idée était de la déplacer en novembre afin de pouvoir autoriser l’accès des stades au public. «La Colombie ne peut pas faire passer le message que nous allons abandonner la Copa. […] Le sport fait partie de la réalité sociale de notre pays. La Copa América, c’est l’union, un lien de paix. Aujourd’hui la Colombie, plus que jamais, comme en 2001, accueillera la Copa», soutenait encore Ernesto Lucena, ministre des Sports, le 20 mai. Le jour suivant, la CONMEBOL (confédération sud-américaine) refusait de reporter le tournoi, sans mentionner les manifestations dans son communiqué.

Pourtant, la colère des manifestants aperçue lors de la Copa Libertadores a apeuré l’instance. «La CONMEBOL parle la même langue que le gouvernement. Elle revendique une neutralité politique, mais ses intérêts sont ceux d’un football mercantiliste, c’est donc cohérent de manifester contre les réformes de Duque et contre cette compétition», ajoute David Quitian. En parallèle de cette agitation continentale, les footballeurs locaux alignés sur leurs concitoyens se sont arrêtés pendant plus d’un mois.

Joueurs locaux vs joueurs globaux

«Le sportif colombien ne montre pas beaucoup de sensibilité en ce qui concerne les problèmes sociaux, et particulièrement le footballeur, explique José Angel Baez. Mais les manifestations entrent en résonance avec la crise que connaît le football national, qui s’est considérablement appauvri à cause du Covid-19 (93 000 décès), avec de moins en moins de protection sociale, des salaires en baisse et payés en retard. Les joueurs comprennent la situation.» Mi-mai, Acolfutpro, le syndicat des joueurs colombiens, a ainsi appuyé le soulèvement de la rue, «comme citoyens, avant d’être footballeurs».

La star Radamel Falcao a posté sur Twitter un drapeau colombien à l’envers, appelant «la communauté internationale à observer la délicate situation sociale, politique et de santé publique dans mon pays». Il est le seul. «A part Falcao, les joueurs de l’équipe nationale qui, pour nombre d’entre eux, ont fait face à la pauvreté, aux inégalités, ne parlent pas, peste David Quitian. On leur demande leur avis, mais ils éludent ces questions-là. Ça a renforcé notre volonté de ne pas accueillir cette Copa. Lors du Mondial 2014 au Brésil, on disait que cette équipe unissait le peuple malgré ses différences, aujourd’hui ce n’est pas évident. A chaque match de la compétition, des hinchas (supporters) seront pour l’adversaire.»

La Colombie a réussi son entrée dans la Copa América en battant l’Equateur (1-0), et elle cherchera à confirmer ce jeudi soir contre le Venezuela (match à 23 heures, heure suisse). Mais David Quitián l’affirme: «Même si on gagne, les célébrations seront tristes.»