La natation est en pleine révolution. Depuis le 16 février dernier, les déflagrations retentissent dans les bassins et n'ont pas fini de résonner. En 42 jours, 17 records du monde ont été battus. Et pas des moindres. Celui du 100m nage libre masculin, planté à 47''50 la semaine dernière par le géant d'Antibes Alain Bernard, avait quand même tenu huit ans sous la griffe de Pieter van den Hoogenband (VDH). Tout comme celui du 50m, battu à Eindhoven par la nouvelle star du sprint français et amélioré depuis, avant-hier et hier, à Sydney par Eamon Sullivan. Ce dernier a d'ailleurs frôlé la double perf en venant également titiller Bernard sur 100m avec un temps à 47''52.

Plus que l'affolement des chronos - qui, en période de sélections olympiques, est habituel - c'est le fait que seize de ces marques planétaires ont été ciselées avec la même combinaison, la fameuse LZR Racer, qui fait débat. Outre un excellent coup publicitaire, c'est aussi un pavé dans la piscine qu'a lancé la marque Speedo. Et qui pourrait bien faire encore des vagues au mois d'août dans le bassin olympique de Pékin.

Dans un premier temps, tout le monde est resté prudent. Insistant sur un probable effet placebo plutôt que d'imaginer l'éventualité d'une combinaison gagnante. Mais la densité de temps canons pose question. Au point que la Fédération canadienne de natation a décidé d'interdire ladite combinaison pour ses sélections olympiques. Par souci d'équité, puisque cet objet de convoitise ne serait pas disponible pour tous les compétiteurs. Or, comme aime à le rappeler Cornel Marculescu, directeur exécutif de la Fédération internationale de natation (FINA) en ces temps agités, «le règlement stipule que les équipementiers doivent mettre leurs combinaison à disposition de tous les athlètes. Ces derniers sont libres ensuite de choisir le modèle qu'ils veulent». Sauf que certains sont liés par contrat. Comme Laure Manaudou avec Arena. Qui ne verrait pas d'un bon œil que son icône décide de nager avec la concurrence à Pékin. La marque française, désormais propriétaire de fonds italiens, est heureuse, en revanche, de voir Federica Pellegrini battre le record du monde du 400m moulée dans sa nouvelle Révolution, alors qu'elle est sous contrat avec Adidas.

Giuseppe Muschiacchio ne peut et ne veut pas envisager que la combinaison concurrente puisse offrir un réel avantage et mettre Arena dans l'embarras. «Alain Bernard aurait nagé aussi vite avec son pyjama», dit-il, paraphrasant le champion. Il souligne que leur combinaison n'a été inaugurée qu'à Eindhoven et a raflé 56 médailles, et insiste néanmoins pour dire que l'interdiction de la LZR Racer aux sélections canadiennes «prouve qu'elle suscite un certain malaise».

La polémique vient du fait que l'on soupçonne la LZR Racer de comporter un élément stabilisateur au niveau du bassin qui favoriserait la flotabilité. Ce que dément Jason Rance, responsable d'Aqualab, en charge du développement de ladite combinaison: «Il n'est pas question de flotabilité, mais de réduction de la trainée liée au frottement du corps dans l'eau. Trainée qui a été réduite de 24% par rapport à notre combinaison des Jeux de Sydney. Pour cela, nous avons collaboré avec la NASA et plusieurs entraîneurs, dont celui de Michael Phelps, pour trouver un procédé permettant d'agréger deux matériaux, dont une fine couche de polyuréthane en un seul, plus léger et plus puissant.» Par ailleurs, la LZR comprime les muscles. «Ce gainage, poursuit Jason Rance, permet de contrôler le déplacement des masses musculaires du nageur qui reste davantage en ligne.»

«Flavia Rigamonti a mis 24 minutes pour l'enfiler», raconte, amusé, Patrick Kramer, responsable des équipements auprès de l'équipe suisse. Et de faire part du sentiment des nageurs helvètes après Eindhoven, notamment des deux médaillés, Rigamonti et Flori Lang: «Ils étaient enchantés et estiment qu'un grand pas en avant a été fait par rapport au modèle précédent. Ils disent que c'est la meilleure combinaison qu'ils ont jamais eue.» Michael Phelps, en parfait ambassadeur de sa marque, dit se sentir «comme une fusée».

«VDH» qui, avant d'être terrassé par une grippe, a nagé à Eindhoven uniquement avec le pantalon, n'a jamais caché sa réprobation quant au port d'une deuxième peau. Et a émis des doutes sur la LZR Racer: «Ce qui compte, c'est que ce soit le meilleur nageur qui gagne, pas la meilleure combinaison. Et le risque existe que ce soit le cas. Je ne suis pas certain qu'il s'agisse d'une bonne chose pour le sport», a-t-il confié à L'Equipe. L'ancien recordman du monde Michael Klim, interrogé par le site Swinews, estime qu'il existe forcément un lien entre cette pluie de records et la combinaison, mais que cette dernière ne fait pas tout. Et il ajoute: «Imaginez que l'on demande aux joueurs de tennis d'utiliser à nouveau des raquettes en bois! Il faut accepter l'évolution et s'émerveiller de cette fête que nous servent ces fantastiques athlètes.» Pour tenter d'atténuer la polémique, Cornel Marculescu prévient: «Nous allons rencontrer les représentants des équipementiers le 12 avril prochain à Manchester, à l'occasion des Mondiaux en petit bassin. Nous reverrons les règles et procédures d'homologation des combinaisons, notamment en ce qui concerne leur épaisseur. De toute façon, à ma connaissance, cet équipement ne constitue pas une aide à la performance. Nous n'en sommes pas là.» Qui sait...