En deux temps trois mouvements, ils ont pris possession d'un sport et lui ont confisqué sa glorieuse incertitude. Ils ont réduit les passes d'armes d'autrefois à des jeux de dupes où, la plupart du temps, il n'y a plus de beaux vainqueurs, mais des heureux deuxièmes. Les champions paradent, la cohorte des viennent-ensuite s'ébroue, laborieuse, vers sa quête d'accessits.

2003 ne devrait rien y changer. Car au fond, comment douter que Lance Armstrong gravira les monts escarpés au pas de charge, que Michael Schumacher laissera au loin la meute de ses poursuivants improbables, ou que les sœurs Williams continueront de pousser leurs ahans victorieux sur les courts de Melbourne, Paris, Londres et New York? La véritable inconnue, cette année, ne devrait guère tenir dans le résultat final, mais dans l'accueil que le public réservera à ces hégémonies vaguement chevaleresques.

Suprématie infaillible

Même les prodiges bimensuels de Michael Schumacher, en Italie, ont fini par lasser. L'an dernier, à Monza, dans le sanctuaire de Ferrari, il y avait 30 000 spectateurs de moins qu'en 2001. A chaque Grand Prix, la TSR perd quelques milliers de téléspectateurs en route. Au-delà de sa virtuosité largement rémunérée, le pilote allemand a, certes, tout pour plaire. Mais sa suprématie infaillible ennuie jusqu'à ses plus fidèles partisans. L'an dernier, non content d'avoir terminé toutes les courses sur le podium, «Schumi» a aussi offert huit doublés à l'écurie qui lui est totalement dévouée, plus une victoire à l'équipier qui lui a promis allégeance. Et dans les derniers tours, tandis que ses adversaires transpirent, l'Allemand fredonne quelques chansons paillardes ou raconte des witz. Quatre à six heures de fitness quotidiennes le maintiennent dans un état de fraîcheur inégalé. Schumi über alles. Désespérément parfait.

Lance Armstrong ne sifflote pas dans les lacets du Galibier, il n'en a pas la suprême arrogance. Reste que la morgue du cycliste américain n'a d'égale que son professionnalisme et sa sublime aisance, fût-elle suspecte. Chaque Tour de France est une croisade que le Texan entame avec les pommettes saillantes et le crâne tondu de frais. Il promet de remporter sa cinquième victoire cet été, puis d'autres encore. Son règne égoïste, forcément, fatigue. Ajouté aux affaires de dopage, il a provoqué, durant les deux derniers Tours de France, des baisses d'audience successives de l'ordre de 10%. Lance Armstrong, ténébreux et inaccessible. Qu'importe. Mâchoire serrée, regard droit devant, le Texan laisse courir les rumeurs, sûr qu'elles finiront bien par s'essouffler. Et même avant lui, si ça se trouve.

Roman de gare

Venus et Serena Williams sont de la même veine. Depuis leur avènement, le tennis féminin a gagné en puissance et en logorrhée ce qu'il a perdu en attrait et en grâce. Elles s'installent, elles cognent, elles fulminent, elles hurlent. Les tournois s'arrêtent en demi-finale…. Conséquences: Sanex, sponsor principal de la WTA, s'est retiré en décembre dernier. Faute de dotations suffisantes, le double est une discipline en sursis. Les spectateurs bâillent, l'audience s'érode. Et, en définitive, la vie de Venus et Serena, telle que leur père Richard la met en scène, ne passionne pas tellement les foules. Tout juste un roman de gare. Il évoque une enfance au son des mitraillettes, dans les faubourgs malfamés; elles racontent une jeunesse heureuse, un braquage à l'épicerie du coin tout au plus. Il loue ses talents d'autodidacte; elles se souviennent de leurs stages à l'académie de Rick Macci, ou encore l'échec de leurs trois sœurs aînées vainement éperonnées avec semblable vigueur.

Les frangines n'en continueront pas moins de se fixer rendez-vous en finale des tournois du Grand Chelem. Elles ne feront pas nécessairement rêver. Comme Michael Schumacher et Lance Armstrong, elles incarnent la perfection poussée à son paroxysme, jusqu'à sa banalisation. Quel intérêt le grand public aura-t-il, en 2003, pour les fonctionnaires de l'exploit?