Comment faire boire un âne qui n'a pas soif? Voilà le défi que s'est lancé la Confédération en décidant de s'attaquer en 2003 à ce qu'elle nomme textuellement les «pantouflards irréductibles». Pour ce faire, elle puisera dans un budget de 15,8 millions de francs voté en 2002 pour quatre ans (soit 3,95 millions par an) afin de revaloriser le sport suisse en général. Selon l'Office fédéral du sport (OFSPO), 70% des Suisses ne bougent pas assez pour préserver leur capital-santé. Un tiers de la population serait même totalement inactif. Il s'agit d'une moyenne nationale: en Suisse romande, on évalue à 62% la proportion de personnes qui ne pratiquent jamais de sport!

C'est justement la lutte contre le manque d'activité physique qui est à l'ordre du jour de la cinquième Conférence nationale sur la promotion de la santé, qui s'est ouverte hier à Saint-Gall et s'achèvera ce soir. Il s'agit du premier rendez-vous de réflexion de l'année pour les acteurs intéressés, dont la tâche est à présent de trouver des affectations précises au budget voté en 2002. Mais seules quelques idées ont été avalisées pour l'instant: par exemple, une subvention de 1000 francs pour des projets de promotion du sport au niveau régional, et une campagne nationale de sensibilisation contre la sédentarité.

Cependant, du propre aveu des autorités fédérales, «il n'existe pas encore de moyens d'information concrets pour amener les gens à changer leurs habitudes». Autrement dit, les autorités fédérales ne savent pas comment s'y prendre pour insuffler le goût de l'effort aux Suisses. Prenons par exemple le slogan «3 fois 10 minutes de mouvement tous les jours», retenu pour la campagne de sensibilisation prévue cette année. Des tests ont été effectués sur un panel afin de savoir si la formule «30 minutes de mouvement tous les jours» ne sonnait pas mieux. Le résultat est déroutant: le premier slogan a eu un effet «démotivant», car les sujets ne croyaient pas à l'impact de dix minutes d'effort sur leur santé. Mais lorsqu'on a testé la formule «30 minutes tous les jours», ils ont jugé qu'il était impossible de caser une demi-heure d'exercice dans leurs journées et se sont aussi montrés «démotivés»!

Même des expressions telles que «léger essoufflement» peuvent effrayer la population, constate l'OFSPO. Voilà pourquoi les autorités ont décidé d'employer un langage «politiquement correct». A présent, il n'est plus question de sport mais de «human powered mobility» ou de «trafic lent» (expressions qui désignent le fait de se mouvoir par sa propre force musculaire, par exemple à pied ou à vélo). De même, les responsables de l'actuelle campagne «Allez hop!» ont mis un soin tout particulier à «éviter systématiquement toute référence aux notions conventionnelles du sport». On ne s'étonnera donc pas si, dans les nouvelles recommandations fédérales, la partie de yass en forêt est assimilée à un exercice physique.

N'est-ce pas tromper le peuple? Au lieu d'affirmer que «l'activité physique et le sport sont deux choses différentes» (sic), ne vaudrait-il pas mieux réhabiliter le sport et expliquer que, pratiqué de façon raisonnable, il n'est pas synonyme de calvaire? «C'est vrai, reconnaît Bernhard Rentsch, porte-parole de l'OFSPO. Mais il faut savoir que nous nous adressons à un public bien précis, celui des «pantouflards irréductibles». Avec eux, il serait prématuré de parler de sport; s'ils font un peu de mouvement, c'est déjà bien.»

Ce sera bien, en effet, si les conseils concoctés par une centaine de spécialistes suisses de la promotion de la santé, comme «renoncer à la voiture pour aller faire les courses», trouvaient un écho favorable. Mais la ques-

tion fondamentale – comment «vendre» l'activité physique alors que celle-ci ne procure pas immédiatement du plaisir au débutant? – aura été éludée. La campagne qui nous attend cette année ne s'attaque pas au problème de la sédentarité dans son ensemble, mais à la petite pointe de l'iceberg.

De plus, certains outils mis en place, comme le «fit-test» proposé sur le site Internet de la campagne «Feel your Power» (www.feelyourpower.ch), connaissent quelques ratés. Sur ce site, l'option «corriger» ne fonctionne pas: l'internaute peut modifier son profil autant qu'il le veut, il recevra inlassablement le même verdict à la fin du jeu des questions-réponses. On peut ainsi recevoir de chaudes félicitations en avouant consacrer zéro minute par jour au sport, ou être encouragé à prendre du poids en affirmant peser déjà 160 kilos!