Crétin des Alpes, tyran sans scrupule, fou furieux, serial killer. Il a «suffi» que Christian Constantin se sépare du très compétent Bernard Challandes, shootant ainsi son 29e entraîneur – intérimaires, récidivistes et lui-même compris –, pour que refleurissent les pires reproches, en une gerbe compacte. Le «trop méchant» président du FC Sion a éjecté le «trop gentil» coach neuchâtelois et, réflexe naturel, on fustige le cynisme gouailleur du bourreau, qui a tôt fait de désigner sa prochaine victime, le Français Laurent Roussey. Mais, au-delà des visages qui défilent, des têtes qui tombent, une question: qui se cache derrière Christian Constantin?

«Le vrai Constantin n’est pas si loin de la caricature», observe en connaissance de cause l’humoriste Yann Lambiel, double désopilant de «CC» depuis des années. «Je ne sais pas si lui-même sait où il en est par rapport à ça… C’est le problème avec le jeu des médias, il y a un moment où on ne voit plus où s’arrête la surenchère. Avec lui c’est comme avec Freysinger, même en mettant le paquet, je ne peux que rester en dessous de la réalité. Comme il me dit toujours: «Tu peux m’imiter comme tu veux, tu peux me faire dire ce que tu veux, tu ne seras jamais meilleur que moi.» Il adore s’auto-caricaturer et, mine de rien, il a du recul sur lui-même.» C’est qui, lui-même? Faute de verdict, une certitude: «S’il n’existait pas, la Suisse romande perdrait quelqu’un de très drôle. Il ne laisse personne indifférent. Soit on le déteste, soit on l’adore.»

Qu’en pensent Bernard Challandes et feu tous ses prédécesseurs? Qu’en diraient tous les joueurs qui ont essuyé, soit dans le secret du vestiaire soit devant une trentaine de personnes, les piques assassines d’un patron hors de lui, humiliant? Et qu’en retiennent tous ceux qui, entraîneurs, joueurs ou autres membres de la Swiss Football League et de la FIFA, ont dû défier le Gladiateur d’Octodure devant la justice?

Aux questions fâcheuses, Christian Constantin oppose des formules qui claquent, reprises parfois de sa propre composition. «Il sait improviser, mais il doit bien se préparer», suspecte Yann Lambiel. La vérité selon «Tintin», en trois adages fondateurs, ça donnerait ceci: primo, «le totomat vire les entraîneurs, pas le président»; deuzio, «un con qui avance ira toujours plus loin qu’un intellectuel assis»; tertio, «c’est à la fin du bal qu’on paie les musiciens».

Si l’addition s’élève à hauteur d’orchestre, ça promet… Car voilà bientôt vingt ans que l’homme-fanfare de Martigny, dans une sonorité davantage grosse caisse que triangle, bat la mesure avec talent, zèle et imagination. Il y eut les premiers succès, le temps des fantasmes, la Ligue des champions, un stade de 63 000 places assises à Collombey, l’utopie d’un club continental – «on doit viser un bassin allant de Lyon à Milan», nous dit-il un jour. Il y eut des embrouilles aussi. Un premier départ de Tourbillon fin 1997, sur fond de gestion déloyale et d’enrichissement personnel – il sera blanchi en 2003 par le Tribunal fédéral. Les intrigues, souvent, les coups de gueule, en permanence. Chez Constantin, un éclat de rire peut vite laisser place aux grincements de dents. «Il a un côté très sérieux, intraitable, presque dictateur», témoigne Yann Lambiel. «De l’autre, il peut faire le clown, mettre une perruque ridicule juste pour se marrer.»

Les grands comiques ont un point commun avec les généraux imperturbables: ils recèlent une âme sensible. Accusé – et blanchi (bis) – d’avoir mis son genou dans les testicules d’un arbitre lors d’un après-midi blême à Kriens, l’homme fond en larmes quand Darius Rochebin feuillette son album personnel. Et là, ce n’est pas du chiqué. La perte d’une mère, décédée d’une leucémie alors qu’il n’a que 13 ans, puis le suicide d’une première femme, font beaucoup pour un seul homme. Alors il fait bloc, selon la philosophie d’un père qui, ancien travailleur dans la pierre, l’a initié au «goût du solide» en l’embarquant sur les chantiers dès sa plus tendre enfance.

Un esprit guerrier au service d’une nature bouillante. Christian Constantin, attaché à ses racines, aime évoquer le parfum des abricotiers d’antan; mais, quand souffle un vent qatari sur la planète, il est le premier à délocaliser ses instincts d’entrepreneur et ses ambitions. Morgue en bandoulière et sourire en coin. «Il tutoie tout le monde, crée la proximité. Mais derrière, il ne ménage pas, il frappe dur. Il y a toujours une ambiguïté», constate François Canonica, avocat genevois qui finit par obtenir demi-gain de cause dans le long litige opposant Gilbert Gress au FC Sion suite au licenciement de l’Alsacien. «Je l’ai vu prendre des décisions importantes en 45 secondes et s’y tenir. Mais il m’a donné l’impression d’un rustre qui se targue d’être honnête, alors que ses pensées ne le sont pas. C’est quelqu’un de piégeux et manipulateur.»

«Vous voulez parler de Constantin? Il faut que je vous passe le numéro d’un ami psychologue», s’esclaffe Charly Roessli, qui collabora à plusieurs reprises avec l’oiseau. «Je trouve le personnage complètement inintéressant, tellement prévisible. Avec lui, c’est toute la question de la Persona de Jung qui se pose. Il n’y a plus de séparation entre la fonction de président et l’homme, il est incapable de toute différenciation. En fait, il a peur des compétences des autres. Dans le foot, il faut des fois savoir perdre du temps pour en gagner. Lui n’a pas compris ça.»

Non, mais dans la tempête, il a bâti un palmarès (un titre de champion et cinq Coupes de Suisse). En dépit du marasme économique, il a prospéré. Un jour féroce, l’autre cabotin, Christian Constantin est aussi à l’aise dans sa combinaison de patrouilleur des glaciers que dans son costume de juré au concours de Miss Suisse. Passe-partout, rien ne l’arrête. «Avec lui, ça doit déménager! Très peu de temps s’écoule entre sa prise de décision et l’exécution», raconte un ancien habitué de Tourbillon. «Mais à sa manière, il est cohérent et fidèle. De toute façon, il a pris une vague et n’en changera pas.»

Despotique, impatient, intrusif, admirable de détermination et inquiétant de volonté. Heureux, le président? Beaucoup le pensent. François Canonica en doute: «En dépit de tout son succès, j’ai toujours vu un regard vide et malheureux. J’ai l’impression que ce gars est profondément dépressif, qu’il cherche des artifices parce qu’au fond il s’ennuie. Comme s’il était mort à l’intérieur, ce qui ne l’empêche pas d’avoir un esprit qui fonctionne très bien.»

Quelle que soit la thèse, le mystère subsiste, tout comme la quête effrénée d’un homme aux mille facettes. «Quand on est le seul à penser quelque chose, il faut se demander si l’on est le seul fou ou le seul à avoir raison. Mais quand j’aurai tout essayé, de manière raisonnable, je renoncerai de moi-même si mon ambition est impossible.» On dirait du Nietzsche; c’est du Constantin. Sur un air singulier, à ranger quelque part entre la salsa du démon et les trompettes de la renommée.

NDLR. Cet article est initialement paru le 25 février 2011 précédé de cette introduction:

Le président du FC Sion a limogé cette semaine son énième entraîneur. Mais, au-delà de la caricature qu’il nourrit si bien, il y a, forcément, un homme. Entre coups de tête et formules qui claquent, quoique omniprésent, il demeurera mystérieux