Football

Le conte de fée de Leicester City

Malgré un budget quatre fois plus faible que ses grands concurrents, Leicester City a remporté la Premier League

Il était une fois une petite équipe anglaise de football dont personne n’avait jamais entendu parler. Son cœur était pur et ses ambitions modestes: rester en Premier League. Elle travaillait dur, mais était maltraitée par ses grandes sœurs, qui se moquaient de ses haillons. Heureusement, une bonne fée est arrivée, et d’un coup de baguette magique, elle a transformé la citrouille en carrosse.

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Leicester City est devenu, lundi 2 mai, la Cendrillon du football moderne, vivant un conte de fées comme seul le sport peut (encore) en créer. Pour la première fois de ses 132 ans d’existence, l’équipe des Midlands est devenue championne d’Angleterre à la faveur du match nul concédé par Tottenham sur la pelouse de Chelsea (2-2). Avec 77 points à deux journées de la fin de la Premier League, et sept unités d’avance sur les Spurs, Leicester City ne peut plus être rattrapé.

Je suis sous le choc. Rien dans l’histoire du football n’a provoqué une telle surprise.

«C’est le plus grand choc sportif de ma carrière», s’enthousiasme Gary Lineker, présentateur star du football sur la BBC et ancien joueur de Leicester City. Preuve qu’il n’y a longtemps pas cru, lui qui est pourtant un supporteur de la première heure, il a promis il y a quelques mois de présenter son émission «Match of the Day» en sous-vêtements en cas de titre des Foxes, les «renards», qui auront pourtant été plus malins que tous leurs chasseurs. Toute l’Angleterre attend maintenant que Lineker tienne sa promesse…

«Je suis sous le choc, renchérit Neil Carter, professeur d’histoire du sport à l’université de Montfort, située à Leicester. Rien dans l’histoire du football n’a provoqué une telle surprise. Il y a eu d’autres chocs, mais c’était lors de coupes, d’événements qui se jouaient sur un seul match, pas sur une saison entière.»

La fin d’une domination de quatre clubs

La victoire de Leicester City met fin à la domination d’une poignée de clubs anglais. Depuis 1996, quatre équipes seulement ont remporté la Premier League: Manchester United (onze fois), Chelsea (quatre fois), Arsenal (trois fois) et Manchester City (deux fois). Chacune dispose d’un budget quatre à cinq fois supérieur à celui de Leicester City, qui n’était «que» de 132 millions d’euros en 2015 (légèrement supérieur, le budget de la saison en cours ne sera connu qu’à la fin du championnat). La domination du «Big Four» sur la ligue la plus riche d’Europe semblait absolue, avec une emprise financière toujours plus forte. Et pourtant.

«Depuis la création de la Premier League en 1992 (qui remplaçait le championnat anglais en donnant plus de pouvoirs aux grands clubs), l’argent s’est concentré sur quelques grandes équipes, explique Neil Carter. Leur domination paraissait inévitable et les petites équipes étaient progressivement exclues.» Un cercle vicieux était engagé: en gagnant, les clubs touchaient plus de droits télévisés, qui leur permettaient d’acheter de meilleurs joueurs, qui leur permettaient de gagner plus facilement… Leicester City vient briser cette logique.

L’histoire du sport a, bien sûr, connu d’autres surprises. En 1995, le club sans palmarès récent de Blackburn avait remporté le championnat. «Mais Jack Walker, un homme d’affaires multimillionnaire, avait mis son argent», relativise Neil Carter. Il avait fait avant l’heure ce que Abou Dhabi a réalisé à Manchester City ou le Qatar au Paris-Saint-Germain.

Rob Light, historien du sport à l’université de Huddersfield, remonte à 1978 pour trouver une comparaison valable: «Nottingham Forest a gagné la première division anglaise, alors qu’ils avaient été promus de la deuxième division l’année précédente seulement. Mais, à l’époque, il n’y avait pas les énormes disparités financières d’aujourd’hui entre les clubs.»

Mike Tyson défait par Buster Douglas

Il préfère aller chercher des parallèles dans d’autres sports pour trouver des exploits aussi spectaculaires. «Sans doute la plus grande surprise sportive de ma vie a été la défaite de Mike Tyson par Buster Douglas pour le titre de champion du monde des poids lourds, se souvient-il. Beaucoup de bookmakers refusaient de prendre les paris» tellement Tyson paraissait sûr de l’emporter.

Cette fois encore, les bookmakers se sont lourdement trompés. En début de saison, ils offraient 5000 contre 1 aux quelques fous qui pariaient sur Leicester City pour remporter la Premier League. Selon leurs calculs, il était plus probable que Bono devienne le nouveau pape (2000 contre 1), que la princesse Kate Middleton ait des triplés (1000 contre 1) ou que Kim Kardashian devienne présidente des Etats-Unis (2000 contre 1). Ils s’en mordent les doigts: le succès des Foxes va leur coûter cher. William Hill, l’un des plus gros bookmakers britanniques, a perdu 2,2 millions de livres sterling (3 millions de francs) dans cette affaire.

Tout dans le succès des Foxes impressionne, à commencer par sa vitesse de progression. En 2008, le club était à la dérive, relégué en troisième division. S’il n’y a passé qu’une seule saison, son retour en Premier League ne date que de 2014. L’an dernier, les Foxes ont encore frôlé la relégation. Seules sept victoires de suite lors des neuf derniers matchs leur ont permis de sauver la saison.

Financièrement ensuite, le club demeure un Petit Poucet. S’il a été racheté en 2010 par Vichai Srivaddhanaprabha, un tycoon thaïlandais qui a fait fortune dans les duty free d’aéroports, celui-ci n’a pas injecté des centaines de millions d’euros. L’homme d’affaires asiatique ne se prend ni pour le Qatar ni pour un oligarque russe. L’an dernier, le club payait l’ensemble de ses joueurs 57 millions de livres (72 millions d’euros), quatre fois moins que Chelsea, Arsenal ou Manchester United. Mais il a tout de même cassé sa tirelire cette saison et déboursé 50 millions d’euros en indemnités de transferts (autant que Lyon et Marseille réunis) et sur les deux dernières saisons, Leicester pointe à la huitième place des clubs anglais les plus dépensiers.

Vardy, le lad anglais avec sa coupe en brosse

Mais pas d’achat de vedettes du ballon rond qui font vendre des maillots. A l’instar de leur équipe, les stars des Foxes étaient presque tous des inconnus avant l’épopée 2016. Jamie Vardy, le lad anglais avec sa coupe en brosse, était un maçon qui évoluait en huitième division il y a sept ans. Aujourd’hui, il est le troisième meilleur buteur du championnat, avec 22 concrétisations. Il a attendu 29 ans pour se révéler, avec une pointe de vitesse et une efficacité redoutables devant les buts.

L’histoire de Riyad Mahrez relève, elle aussi, du conte de fées. Quand Leicester City l’a approché en janvier 2014, l’attaquant algérien, qui évoluait au Havre, n’a su que répondre. «Je ne connaissais pas Leicester. En France, on ne les connaissait pas vraiment parce qu’ils étaient en Championship (la deuxième division), confiait-il récemment au magazine FourFourTwo. Je croyais que c’était une équipe de rugby.» Révélation du championnat à 25 ans, Mahrez, qui a débuté à Sarcelles, en banlieue parisienne, a été élu meilleur joueur de la saison 2015-2016, avec 17 buts et 11 passes décisives. Valeur de son transfert en 2014: 400 000 livres (500 000 euros). A comparer aux 74 millions d’euros versés par Manchester City pour le Belge Kevin De Bruyne.

Les commentateurs se perdent en explications pour essayer de comprendre l’exploit. Les grandes équipes ont connu une mauvaise saison, en particulier Chelsea qui n’est qu’à la neuvième place. L’entraîneur Claudio Ranieri, arrivé en début de saison, a eu le flair pour mettre en place un football de contre-attaque, qui était passé de mode depuis longtemps et a pris tout le monde par surprise. L’utilisation de modèles statistiques par ordinateur a aidé dans le recrutement de joueurs sous-évalués… Mais la vérité est que personne n’a vraiment d’explication convaincante. La surprise est totale.

Toute la ville retenait son souffle

Il n’y a qu’à voir la pure joie des habitants de Leicester pour s’en convaincre. En janvier, les supporteurs refusaient de rêver. L’exploit était tellement invraisemblable qu’ils ne voulaient pas se laisser emporter. Ian Pason, le président du Foxes Trust, un club de supporteurs, osait à peine avouer être prétendant au titre: «Ça ne peut pas continuer.»

Il y a une telle énergie en ce moment dans la ville. On a l’impression d’être au centre de l’univers.

L’atmosphère a complètement changé. Depuis une semaine, toute la ville retenait son souffle, menant une grande campagne #backingtheblues. Les écoles s’y sont mises, alignant les enfants pour reproduire les lettres LCFC (Leicester City Football Club). Les bâtiments publics sont éclairés de bleu la nuit. Les commerces affichent les fanions des Foxes dans leur vitrine. Kasabian, un groupe de pop originaire de Leicester, a annoncé un grand concert dans le stade King Power le 28 mai. «Il y a une telle énergie en ce moment dans la ville, expliquait récemment au journal local le guitariste Serge Pizzorno. On a l’impression d’être au centre de l’univers. Tout le monde nous regarde.»

Les 330 000 habitants de Leicester n’en ont pas l’habitude. Si elle n’est pas l’une de ces cités ravagées par la désindustrialisation, il ne s’y passe presque jamais rien de notable. Seule son équipe de rugby, les Leicester Tigers, double championne d’Europe (2001 et 2002), apporte parfois un peu d’animation.

Rien ne résume mieux la surprise que l’histoire du maillot des Foxes. En début de saison, le club en avait commandé le nombre habituel, sans prévoir la soudaine ruée vers les jerseys bleus. Aujourd’hui, la précieuse tunique est en rupture de stock dans toutes les boutiques.

A JC Sports, la razzia a été totale. «Nos ventes ont triplé ou quadruplé par rapport à l’an dernier», confie Ashok Chatwani, le propriétaire. Il lui reste seulement quelques maillots taille bébé, dans leur modèle alternatif noir. Les chérubins qui auront la chance de les revêtir n’auront pas besoin d’être bercés par des contes de fées. Ils viennent d’en vivre un, grandeur nature.

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