«Je ne m'en irai que lorsque Poutine me le demandera.» Voilà ce que le tout-puissant président du Comité olympique russe (COR) – et membre du Comité international olympique (CIO) depuis 1971 –, Vitali Smirnov, répond à ceux qui lui suggèrent de passer la main. Et ils sont de plus en plus nombreux en Russie – responsables locaux en charge de la politique sportive, éducateurs et, depuis peu, membres du gouvernement – à dénoncer l'emprise totale de Smirnov, et à travers lui du CIO, sur les structures sportives russes.

Une emprise d'abord financière, puisque, comme l'a écrit Piotr Vinogradov, haut fonctionnaire au Comité d'Etat pour le sport, «les activités des athlètes russes se préparant aux Jeux olympiques sont financées à 95% par le budget fédéral. De plus, les régions voient leur budget pour le sport, l'éducation et la culture physique absorbé par le Comité olympique dans des proportions allant jusqu'à 90%.» Résultat: il ne reste rien pour développer le sport en tant qu'activité de masse ou moyen de lutte contre les désastres sociaux qui ravagent la Russie nouvelle et qui ont pour noms

toxicomanie, alcoolisme, délinquance juvénile.

«Seulement 8% de la population en Russie pratique un sport», se lamente Vinogradov. Ievgueni Chorokhov, «ministre» des Sports et de l'éducation pour la région de Carélie, confirme le phénomène: «Même en s'en tenant aux standards russes, les besoins en infrastructures sportives ne sont couverts qu'à 20%.» Il faut dire que les régions sont tenues de financer leurs sportifs de haut niveau, même lorsqu'ils intègrent les équipes nationales.

Responsable désigné d'un tel état de fait: Vitali Smirnov. L'homme, disent ses adversaires, a mis à profit l'appui total de son ami Juan Antonio Samaranch, pour diriger de facto la politique sportive russe. Sous Eltsine, il n'y avait pas de Ministère des sports, mais divers organismes, qui ont changé onze fois de nom et de structure en une décennie, et qui sont arrivés rapidement à «une paralysie remarquable». Autrement dit, alors que la législation en la matière était constituée par un document intitulé «Bases légales» qui plafonnait à 30% la part du budget dévolu aux sports de haute compétition, Smirnov réussira, face à cette indigence gouvernementale, à bluffer Eltsine avec l'aide de Samaranch: celui-ci a été invité vingt-cinq fois à Moscou par son ami. Le scénario était toujours le même: Samaranch chantait les louanges de Smirnov devant le président, auquel le président du CIO n'avait rien à refuser. C'est ainsi que l'entraîneur de tennis de Eltsine, Chamil Tarpichiev, se retrouve membre du CIO.

Les recommandations des «Bases légales» furent donc bien vite oubliées. Mieux, en 1999, une loi fut enfin votée, rédigée par des fonctionnaires sous la coupe de Smirnov et qui fait la part belle au CIO, officialisant le racket actuel. Dans une lettre ouverte à Samaranch, l'écrivain et journaliste Anatoli Issaïev, concepteur des Jeux olympiques de la jeunesse en Russie, peut ainsi écrire: «Vous exploitez en connaissance de cause un fâcheux trait de notre caractère national, déjà signalé par Dostoïevski: la vanité.» «On ne peut rien reprocher à Smirnov, concède pour sa part Chorokhov, il a réussi pleinement dans le but qu'il s'était fixé: favoriser au maximum le sport de haute compétition. Ce qui est regrettable, c'est qu'il n'y avait pas face à lui un organisme étatique qui soit animé de la même ténacité pour défendre le sport de masse.»

Cela pourrait changer: Eltsine, en juin 1999, crée enfin un vrai Ministère des sports dirigé par l'ancien lutteur Boris Ivanioujenkov, que Poutine conserve dans son cabinet et qui affiche immédiatement l'intention de cantonner le COR dans la «seule défense de l'idéal olympique». Mais les défaites successives de l'équipe

russe de hockey aux Mondiaux de Saint-Pétersbourg contraignent Ivanioujenkov à la démission tandis que la belle moisson de médailles aux JO de Sydney conforte la position de Smirnov.

Pourtant aujourd'hui se profile la réélection du président du COR en septembre et Smirnov tient à assurer le coup: le 16 février prochain, dans le cadre d'un «gala olympique», il a invité Samaranch à Moscou et va tenter d'organiser une rencontre avec Poutine. Devant qui Son Excellence redira quel homme de valeur la Russie a la chance de posséder en Vitali Smirnov.

Pas forcément pour assurer sa réélection mais au moins pour que l'Etat lui laisse le choix de son successeur. C'est-à-dire, selon les bonnes habitudes russes, la possibilité de monnayer son fauteuil auprès d'un candidat potentiel. Qui devrait avoir le profil suivant: «Connaître un peu le sport et surtout être très riche. Un poste comme ça ne se négocie pas à moins de 1 million de dollars», estime une source proche du COR. Bref, le combat semble engagé entre Smirnov et le «gang des lutteurs» – c'est un autre lutteur, Pavel Rojkov, qui

a remplacé Ivanioujenkov. Et,

si les duettistes Samaranch-Smirnov ne parviennent pas à séduire Poutine, ce pourrait bien être un troisième lutteur, Alexandre Kareline – que le judoka Poutine dit admirer beaucoup –, qui pourrait rafler le fauteuil olympique. Sans avoir à débourser un kopeck.