L’escalade a ses légendes, les Jeux olympiques vont peut-être en créer des nouvelles. La journée de qualification masculine, mardi à Tokyo a comme rebattu les cartes. Dans la nuit moite japonaise, les stars du milieu ont fini la journée chamboulées. Car apparemment, être le meilleur grimpeur du monde ne suffit pas à figurer en tête des qualifications. Adam Ondra, l’enfant prodige tchèque devenu grand et Alexander Megos le stakhanoviste allemand à la gueule d’ange, sont tous deux les seuls êtres humains à détenir un 9c (plus haute difficulté jamais escaladée) dans leur escarcelle.

Le premier finit la journée cinquième alors que le second, classé neuvième doit renoncer aux finales. Mardi soir, ce sont essentiellement des athlètes plus discrets qui figurent en tête du classement. Spécialisé en bloc, le Français Mickaël Mawem crée la surprise en s’octroyant la première place des qualifications.

Deux médailles, pas plus

Cette première apparition de l’escalade au programme olympique donne une image bouleversée du paysage de la grimpe actuelle. Ce chamboulement, cependant, était attendu. En 2016, lorsque le CIO se prononce en faveur de l’ajout de la discipline aux olympiades les soupirs de soulagement ont été emprunts de scepticisme. Car le Comité s’est montré accueillant mais ferme: seules deux médailles – une pour les femmes, une pour les hommes – n’allaient pouvoir être décernées en escalade lors des Jeux japonais.

Pour le milieu de la grimpe ça a été un dilemme. Car en compétition, le sport se décline à travers trois disciplines bien distinctes: la difficulté, le bloc et la vitesse. Et ses acteurs bien que tous grimpeurs sont chacun spécialisés dans l’une d’elles.

La difficulté, c’est l’épreuve historique de la discipline. Elle s’apparente à l’escalade en plein air. Assurés par une corde, les athlètes ont six minutes pour aller le plus haut possible sur une paroi de 15 mètres. L’endurance et la force bien sûr, sont les principales ressources requises pour atteindre son objectif. Les grimpeurs de difficulté doivent être fluides, rapides et efficaces. Il en est de même pour le bloc qui, lui, ne requiert pas de corde mais nécessite un matelas pour amortir les chutes, car il impose une succession de mouvements à 4,5 mètres de haut. En bloc, les mouvements demandent de la puissance, de la force et de l’explosivité. Quant à la vitesse, il s’agit d’un sprint à la verticale sur 15 mètres où les jambes sont essentiellement mises à contribution. 20 prises de mains, 11 de pieds doivent être parcourues le plus rapidement possible. Le record est détenu par l’Indonésien Leonardo Veddriq à qui il n’a fallu cette année que 5,208 secondes pour faire retentir la cloche d’arrivée.

Grimper différemment

Fort de la devise «Citius, Altius, Fortius» – plus vite, plus haut, plus fort –, le CIO voyait dans ces trois disciplines combinées l’illustration parfaite des Jeux. Le combiné certes existe déjà sur le circuit international mais il défavorise les athlètes spécialisés dans une discipline. «Cela n’a pas de sens, a confié Adam Ondra au New York Times, car la grimpe de vitesse est une discipline en soi. Je pense que, dans le cas d’une entrée aux JO, c’est une erreur.» Comme d’autres qui auraient préféré voir une médaille pour chaque discipline, il estime que cette formule ne donne pas une image réelle du milieu de la grimpe.

Dans le lot, c’est surtout la présence de la vitesse qui est pointée du doigt: «C’est de la course, pas de la grimpe», a commenté le Tchèque. Comparée au 100 mètres en sprint, face à la difficulté qui s’apparenterait plus à un marathon, elle possède son propre écosystème et ses propres athlètes sculptés pour sprinter en hauteur. La technique d’ascension est différente, les placements aussi. Si bien que pour prétendre à défier les chronomètres, les grimpeurs de difficulté ont dû revoir et réétudier tous leurs réflexes acquis au cours des années. Mais participer aux Jeux n’a pas de prix. Ils s’y sont résolus.

Le classement final combine donc les résultats obtenus dans les trois disciplines en multipliant simplement le rang de chaque athlète. «Cela crée beaucoup d’inquiétudes, mais en réalité le plus important est d’être fort dans une, voire deux disciplines, plutôt qu’être moyen partout», relevait l’entraîneur de l’équipe suisse Pirmin Scheuber au début du mois de juillet lors de la Coupe du Monde à Villars-sur-Ollon.

Pour le spectacle

Ce jour-là, la météo pluvieuse présente au-dessus de la station de ski vaudoise n’était guère clémente pour afficher des performances de grimpe. Pas plus que les 75% d’humidité alliés aux 31°C présents en début de compétition mardi à Tokyo. «L’avantage c’est que tous les concurrents sont à la même enseigne», avait précisé l’entraîneur. Lui-même est cette semaine sur le terrain olympique pour accompagner Petra Klingler, la seule Suissesse à avoir été qualifiée. A ses yeux, l’entrée de l’escalade aux Jeux est une aubaine pour les grimpeurs. «Cela crédibilise notre sport. Les médias s’y intéressent plus et les sponsors aussi. Nos athlètes peuvent désormais prétendre pouvoir vivre de leur sport.»

Bien que tardive, cette révolution semble en gestation depuis longtemps dans le milieu de la compétition en escalade. «La grimpe est devenue de plus en plus spectaculaire», souligne la grimpeuse suisse Katherine Choong. Depuis les premières compétitions dans le milieu, les temps de passage des athlètes en difficulté se sont réduits de 8 à 6 minutes: «C’est moins ennuyeux», sourit la Jurassienne. Mais les structures sur lesquelles ils évoluent se sont également transformées les incitant à esquisser des gestes plus amples et à déployer un sens de la coordination particulièrement développé.

«Il faut que la voie soit belle à regarder, indique l’ouvreur Olivier Michellod. Lorsque nous plaçons les prises sur le mur nous pensons surtout au spectacle que l’escalade va générer. Il faut de la variété, des sauts mais aussi de la prise de risque.» Que ce soit en bloc ou en difficulté, chaque geste est imaginé et traduit à travers le positionnement des prises sur la paroi. «Avec le temps, le bloc a influencé la difficulté, reprend-il. On a ainsi introduit des mouvements plus aériens dans les voies. Cela rend la discipline plus attirante aux yeux du public.»

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