A quoi Xherdan Shaqiri a-t-il pensé à la 4e minute de jeu du match entre la Suisse et l’Albanie? Quelles pouvaient bien être ses émotions? A-t-il frissonné? A-t-il ressenti une décharge d’adrénaline? Nul ne le sait, sinon lui. La Nati venait d’obtenir un corner côté droit. Le long de la ligne de fond, un mur de supporters albanais. Le long de la ligne de touche, pareil. Et tous ces fans, chauffés à blanc, galvanisés par l’événement, le premier match de l’histoire de leur équipe nationale dans une grande compétition, le huaient. Lui l'originaire du Kosovo. Lui le binational qui a choisi de porter les couleurs de la Suisse. Lui «le traître», hurlaient tant de fans; les mêmes supporters qui fraternisaient peu avant avec ceux de la Nati.

Comment vit-on un moment pareil? Xherdan Shaqiri n’a rien laissé transparaître. Il a placé son ballon. S’est élancé. A enroulé la balle de son pied gauche magique et l’a déposée très précisément sur la tête de Fabian Schär. 1-0. Le match avait à peine commencé et il était déjà fini. Xherdan Shaqiri en avait décidé ainsi, en cet instant si étrange où se dirigeait sur lui toute la rancœur d’une bonne partie du public.

Ferveur dans les tribunes

Les supporters albanais avaient démontré toute leur ferveur alors que la partie se rapprochait. Clameur à l’annonce de chacun des titulaires de Gianni De Biasi, avec des pics d’intensité pour Taulant Xhaka ou Lorik Cana. Huée pour chaque joueur d’origine balkanique de la Nati, tout particulièrement les stars Granit Xhaka, Xherdan Shaqiri et Valon Behrami. Le public suisse était alors plus timide. L’ouverture du score lui a donné un sacré coup de fouet.

Mais la Nati n’a pas capitalisé sur son premier but comme elle aurait pu le faire. Maintes et maintes fois, elle aurait dû classer l’affaire. Au lieu d’appuyer pour aller chercher le KO, elle s’est rétractée, elle a reculé, elle a fait tourner le ballon en attendant que l’Albanie réagisse ; elle a plié, le temps d’une bonne demi-heure, mais pas rompu, notamment grâce à un Yann Sommer absolument parfait, décisif devant Sadiku qui se présentait seul face à lui (31e) comme dans les airs tout au long de la rencontre.

Déjà sonnée par l’ouverture du score précoce, l’Albanie a repris un coup derrière la nuque à la 36e minute de jeu quand son capitaine Lorik Cana, mal pris et au sol, s’en remettait à sa main pour écarter le ballon des pieds de Haris Seferovic. Carton rouge. Le joueur du FC Nantes, qui a grandi à Lausanne, manquera à l’appel du match de sa vie, mercredi, un Albanie-France au stade Vélodrome, à Marseille, où il a connu quelques-unes des plus belles saisons de sa carrière. Blerim Dzemaili manquait de rajouter au tragique de l’instant pour l'Albanie: son coup-franc trouvait le poteau adverse.

Haris Seferovic peine à conclure

Même à onze contre dix pendant cinquante minutes de jeu, la Suisse n’a pas réussi à tuer la rencontre. Elle en a eu plusieurs fois l’occasion, notamment par Haris Seferovic (43e, 54e, 66e et enfin 81e). Préféré à Breel Embolo à la pointe de l’attaque helvétique, le grand avant-centre de Francfort a à chaque fois manqué le but qui lui aurait fait tant de bien du point de vue de la confiance. A chaque fois, il s'est pris la tête à deux mains, l'air de dire: «Mais pourquoi?»

Et à tergiverser à la conclusion, la Nati s’est exposée à un retour de flamme albanais. Dans les dernières minutes du match, la formation de Gianni De Biasi s’est montrée très menaçante, mais Yann Sommer pouvait encore une fois sauver la baraque sur un essai de Shkelzen Gashi (87e).

A Lens, pour son entrée en lice dans le tournoi, la Nati a fait le job, ni plus ni moins, en récoltant trois points importants dans un match émotionnellement très particulier pour plusieurs joueurs. C’est sa deuxième victoire dans un Euro, la première «utile» - elle était déjà éliminée lorsqu’elle a battu le Portugal en 2008 - et elle peut donc aborder la suite de la compétition sans panique.

Une victoire mercredi contre la Roumanie et elle sera débarrassée de toute pression à l'heure de jouer la France, dimanche prochain. Mais contre un bloc roumain terriblement compact, qui n'a cédé vendredi que lorsque le magicien Dimitri Payet a sorti de sa besace sa plus puissante incantation, l'équipe de Suisse devra impérativement se montrer plus décisive. Car les occasions seront plus rares.