Espagne

Contre l’oubli, la mémoire du football

Pour lutter contre la sénilité et les maladies de type Alzheimer, d’anciens joueurs se déplacent dans les hospices et EMS et stimulent chez les patients ce qu’il y a de plus profondément ancré en eux: leurs souvenirs de football

Qui est donc ce joueur du FC Barcelone projeté sur l’écran? Avec d’anciens footballeurs, huit pensionnaires d’une maison de retraite de Madrid essaient de répondre à cette devinette dans le cadre d’un programme pour stimuler, à l’aide du ballon rond, leur fragile mémoire.

«Diego Maradona?» tente une dame aux cheveux blancs, pensant reconnaître le légendaire Argentin qui a évolué au Barça de 1982 à 1984. «Très bien!» lance Javier Torres, ancien arrière droit du Real Valladolid, les manches de son pull gris retroussées jusqu’aux coudes. Dans une salle décorée d’une gigantesque photo de chute d’eau, il continue le jeu en posant au groupe de cinq femmes et trois hommes une autre question: Maradona était-il droitier ou gaucher?

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Des ateliers comme celui-ci, la maison de retraite privée Ballesol Olavide en organise chaque semaine pendant trois mois pour les seniors souffrant de démence, comme la maladie d’Alzheimer, ou risquant de la développer.

Une initiative venue d’Ecosse

D’anciens joueurs professionnels animent une séance de deux heures en montrant de vieilles photos, vidéos et souvenirs footballistiques pour aider les seniors à se rappeler des moments de leur vie. Le personnel de la maison de retraite et les familles des pensionnaires estiment que cela leur permet d’entretenir une mémoire par moments défaillante.

Cela nous touche tous, directement ou pas. Vous pouvez ne pas aimer le football, mais votre partenaire ou vos enfants vont l’aimer

Roberto Solozaba, ancien défenseur de l’Atletico Madrid

Si la méthode – utiliser des objets et images pour faire resurgir des souvenirs – est bien connue des médecins, c’est l’utilisation du football pour l’appliquer qui est nouvelle. Des études ont montré que la «thérapie par réminiscence» améliore l’activité cognitive et la qualité de vie des seniors: les jeux permettent d’augmenter la confiance en soi et de combattre la solitude.

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La Fédération espagnole d’associations de footballeurs vétérans (FEAFV) a lancé ce programme en 2016, s’inspirant d’une initiative similaire en Ecosse, convaincue qu’il conviendrait parfaitement à un pays mordu de foot comme l’Espagne.

Chaque match est lié à un moment de notre vie

«Le football est une émotion très forte. C’est quelque chose dont les gens se souviennent», affirme son président, Juan Maria Zurriqueta, ancien défenseur de l’Athletic Bilbao aujourd’hui âgé de 77 ans.

Les animateurs tentent de lier des matches joués il y a des décennies à des moments de la vie quotidienne des seniors car les souvenirs d’enfance et de jeunesse sont souvent les derniers à se perdre, explique Juan Maria Zurriqueta. A la maison de retraite Ballesol Olavide, les animateurs demandent ainsi aux seniors où ils travaillaient en 1982, quand l’Italie affrontait la RFA en finale de la Coupe du monde au stade Santiago-Bernabeu de Madrid.

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«Qu’est-ce qui vous unit vraiment avec votre enfance, qui vous marque? Une des choses qui vous marquent beaucoup, en Espagne ou en Europe, c’est le football», assure Roberto Solozabal, champion olympique avec l’Espagne aux Jeux de Barcelone en 1992. «Cela nous touche tous, directement ou pas. Vous pouvez ne pas aimer le football, mais votre partenaire ou vos enfants vont l’aimer», explique cet ancien défenseur de l’Atletico Madrid, aujourd’hui âgé de 48 ans. «C’est ce qui fait que ces ateliers aident à éveiller les souvenirs et vous amènent à d’autres aspects de votre vie qui sont sûrement les plus intéressants», poursuit-il.

Les gens se parlent davantage

Les participants sont encouragés à écrire dans un cahier les souvenirs ravivés lors de ces séances. «Ça m’aide à ne pas perdre la tête», raconte Ricardo Marina Liceras, ancien camionneur de 87 ans, pensionnaire de Ballesol Olavide depuis moins d’un an. Les ateliers lui ont, dit-il, permis de «mieux connaître les autres. Je les connaissais de vue, mais maintenant, on se fait plus confiance pour se parler.»

Beatriz Gema Rodriguez Blazquez, qui est psychologue dans cette maison de retraite, assure également: «Au niveau émotionnel, beaucoup de choses ont changé.» Le fait que les conversations tournent autour du football, «un sujet qui leur plaît, qui les passionne, aide beaucoup, ajoute-t-elle. Je les trouve beaucoup plus motivés et pleins d’envie de travailler et de se souvenir.»

La FEAFV a organisé 22 ateliers dans dix villes d’Espagne en 2016 et en 2017, animés à chaque fois par des joueurs professionnels retraités, et compte en organiser 20 cette année, en partie financés par une association de footballeurs.

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