M. Poulain doit se retourner dans sa tombe. L'inventeur de la tondeuse à gazon et gagnant du concours Lépine en 1930 n'aura pas vécu assez longtemps pour voir un match de football sur gazon artificiel. Et pourtant, la FIFA et l'UEFA ont récemment donné leur aval à l'utilisation d'un revêtement synthétique dès la saison prochaine. Exception faite pour l'instant des phases finales des Coupes du monde et d'Europe. La Swiss Football League (SFL) et la Liga ont suivi cet avis fin avril.

La chose était loin d'aller de soi il y a encore peu de temps. Le gazon artificiel faisait l'objet au mieux de plaisanteries, au pire d'une véritable hantise de la part des joueurs. Les progrès survenus en dix ans ont été importants. Les fibres d'herbe attachées à un support composé d'une combinaison de sable et de caoutchouc brossé offrent des conditions de jeu de plus en plus proches de l'original. Satisfaite de ces innovations, la FIFA a joué à la locomotive. «L'avenir, c'est le gazon artificiel», répète à l'envie Sepp Blatter, son président. L'argument massue de la Fédération, c'est la météo. Taper dans la balle dans le froid moscovite ou sous le soleil de Dakar n'est plus un problème.

Mais qu'est-ce que ça change en Suisse? D'abord, les pelouses labourées par des entraînements trop fréquents disparaîtront, d'où un taux d'utilisation multiplié par cinq. Surtout, les coûts connaîtront une baisse significative. S'il faut débourser près de 20 000 francs par an pour entretenir une surface synthétique, son homologue naturelle demande plus du double. Ajouter à cela que la première bénéficie d'une durée de vie de 10 à 15 ans selon le modèle alors que la seconde doit être changée parfois plusieurs fois dans la saison. Sans compter le relief helvétique qui a ses particularités. «Vu que beaucoup de villes comme Neuchâtel, Lugano ou Lausanne sont en pente, il y a peu de terrains à disposition. On pourra les utiliser tous les jours, sans se soucier de les endommager», explique Edmond Isoz, directeur de la SFL. Selon lui, la majorité des stades accueillant des rencontres de la SFL seront équipés d'ici à cinq ans.

Dans la longue liste des avantages, la rentabilité arrive dans le peloton de tête. Un grand stade doit être multifonctionnel. Le stade Saint-Jacques de Bâle, par exemple, compte abriter d'autres événements sportifs ou des concerts. Cela demandera un investissement de 1 à 1,2 million de francs dans l'immédiat, pour 250 000 francs d'économies annuelles. Le changement n'interviendra cependant pas avant la prochaine Coupe d'Europe. A Berne, le Stade de Suisse fera sa mue cet hiver. Les instances dirigeantes n'ont pas voulu prendre de risque avant le 8 octobre, jour du match de qualification pour le Coupe du monde entre l'équipe nationale et la France.

Hors des frontières suisses, force est de constater que de prestigieuses formations ont déjà franchi le pas. Le domaine de Clairefontaine, où s'entraîne l'équipe de France, est équipé de gazon artificiel. Même succès en 2003 à Helsinki à l'occasion de la Coupe du monde des moins de 17 ans. L'Ajax d'Amsterdam, les Glasgow Rangers, le Boca Juniors, le Deportivo, La Coruña ou le FC Porto ne sont que quelques-uns à profiter d'une pelouse «FIFA recommended». Ce label de qualité à une et deux étoiles a un prix pour qui entend l'apposer sur sa marchandise: les fabricants déboursent 450 000 francs. Et le passage par l'un des quatre laboratoires que la FIFA a sélectionnés à travers le monde est sévère. Durabilité, résistance climatique, interactions entre joueur, surface et ballon sont testés et évalués.

Le souci principal réside dans les effets sur la santé des joueurs. Bien que trois à cinq années restent nécessaires pour avoir un recul suffisant, de nombreux joueurs se plaignent de douleurs. «Lorsque je dois m'entraîner une semaine sur un terrain synthétique, je sens très bien que mon dos en souffre», confirme Ludovic Magnin. Le milieu de terrain du Werder de Brême confie qu'il n'est pas un cas à part. Les spécialistes confirment le danger, à l'instar du Dr Gérald Gremion, responsable du Swiss Olympic Medical Center de Lausanne. «La capacité d'absorption de ce type de surface est moindre, ce qui augmente les risques de courbatures, d'entorses ou de déchirures ligamentaires», avertit-il. Il cite l'exemple du tennis, sous la loupe des experts depuis plus longtemps. Et le constat s'impose: hanches, genoux et dos supportent mieux la terre battue. «De nombreux joueurs de football nécessitent une prothèse de la hanche dès quarante ans parce qu'ils ont de l'arthrose. Avec le synthétique, ça ne peut qu'empirer», conclut-il.

Reste le jeu, pour ce qu'il deviendra: plus technique, plus rapide. La vitesse de circulation du ballon augmentera de 5%. «Il y aura des gagnants et des perdants de cette évolution, reconnaît Edmond Isoz, mais le tout sera certainement plus spectaculaire.» Un football d'attaque, en somme. A nouveau, le son de cloche diffère chez les pros. «Il n'y a aucune surprise, pas de faux rebonds sur un gazon artificiel, le pied d'appui ne plante pas dans le terrain», énumère Ludovic Magnin, qui se dit «content de pouvoir mener sa carrière sur de l'herbe, de la vraie». La phase d'adaptation, tous les acteurs le reconnaissent, demandera un profond changement de mentalités. D'ici là, M. Poulain mangera encore les pissenlits par la racine.