Quand Corinne Bodmer a compris qu'elle était en finale des championnats du monde de ski de bosses, devant quelques milliers de spectateurs enchantés par le spectacle, elle s'est sentie défaillir. Elle s'est laissée tomber dans la neige, folle de joie, comme pour mieux se persuader de l'authenticité de son exploit. «Je n'osais pas y croire. Je n'avais jamais fait mieux qu'une cinquième place en duel (ndlr: compétition par élimination opposant deux skieurs sur des pistes parallèles). Et puis là, tout à coup, une médaille… J'étais sans doute trop excitée pour réussir la finale. Mais l'argent me suffisait largement.» C'était il y a six semaines, dans la station canadienne de Whistler Mountain.

Depuis, Corinne Bodmer a repris son baluchon. Elle a disputé des épreuves de Coupe du monde de bosses au Japon, a pris la direction de l'Autriche pour y courir – et y gagner – les championnats d'Europe de ski-cross, sorte de moto-cross à skis. Puis elle est revenue quelques jours chez elle à Lausanne, pour travailler le soir au tri du courrier de la Poste, comme environ 110 jours par année. Avant de repartir pour quelques courses à Andermatt, en France et en Finlande. Une vie de bohémienne, un casse-tête en matière d'organisation qu'elle n'échangerait pourtant pour rien au monde.

A 31 ans, Corinne Bodmer continue de faire partie de ces champions méconnus dans leur pays. En quatre ans de présence au plus haut niveau, seule Suissesse à briller sur les bosses, elle a remporté deux médailles aux championnats du monde (le bronze en 1999 et l'argent cette année), collectionné les places sur le podium en Coupe du monde, mais sa notoriété reste limitée aux connaisseurs d'un sport très peu médiatisé. «A part la Finlande, et dans une moindre mesure la France, l'Europe est à la traîne, dit-elle sans rancœur. Aux Etats-Unis et en Asie, le ski de bosses connaît un succès phénoménal. Les courses au Japon se déroulent souvent devant plus de 8000 spectateurs et 20 millions de téléspectateurs. J'ai l'impression que la Fédération internationale de ski ne fait pas tout pour promouvoir le ski acrobatique, par peur de la concurrence pour le ski alpin.» Le constat est frustrant, d'autant plus que «les bosses sont spectaculaires et télégéniques». Mais Corinne Bodmer, enthousiaste et pétillante, puise sa motivation ailleurs que dans une improbable quête de célébrité ou de richesse. «Mon moteur, c'est le plaisir de skier, et la conviction que je peux encore progresser.»

Les bosses, de toute manière, l'ont toujours attirée. Skieuse en herbe, fille de propriétaires d'une caravane aux Mosses, elle préférait déjà «le défi de descendre un champ de bosses le plus vite possible» aux piquets d'un slalom. «J'ai fait de la compétition en alpin jusqu'en juniors, mais je n'avais pas de très bons résultats. Et puis, mettre une combinaison moulante, je trouvais ça horrible…» Elle se souvient de sa dernière compétition classique avec un grand sourire: «Il devait faire plus de 20 degrés. Moi, je grelottais dans ma combinaison.» Un bon prétexte pour replonger dans les champs de bosses. D'abord en dilettante, puis avec davantage d'assiduité après l'obtention de sa licence en biologie.

La progression ne tarde pas: repérée lors de ses premières compétitions en Suisse, la jeune femme se voit rapidement catapultée en Coupe d'Europe, puis en Coupe du monde. Un nouvel univers, avec son ambiance conviviale, assez proche de celle du snowboard, et ces règlements qui font toute la difficulté de la discipline: chaque coureur est noté par des juges en fonction de la qualité de ses deux sauts en course (à raison d'un quart du décompte final) et de sa technique de ski (50%), en plus de la prise en considération de son temps (pour un quart du décompte). «Pour réussir, il faut être complet, dit-elle. Il faut une grande rapidité des jambes, une bonne condition physique, de la souplesse pour amortir les chocs et des talents de gymnaste pour réaliser de bons sauts.» Sans oublier l'essentiel: un équilibre parfait sur les skis, qu'elle travaille comme de nombreux concurrents de la Coupe du monde en participant à de nouvelles compétitions nées de la mouvance «free», du ski-cross au freeride (épreuve consistant à dévaler une pente vierge en choisissant sa trace et ses sauts sous le regard de juges). Car, «outre l'aspect ludique, tout ce qui permet d'améliorer sa propre maîtrise est bon à prendre».

Et Corinne Bodmer avoue vouloir «toujours davantage». Une caractéristique qui la pousse parfois à se «mettre trop de pression». Elle rêve de remporter sa première victoire en Coupe du monde et une médaille l'année prochaine aux Jeux de Salt Lake City, sur une piste qui lui convient assez peu. Elle se donne encore un ou deux ans au plus haut niveau, en se débrouillant pour réunir un petit budget grâce à son travail à la Poste, à ses sponsors et à l'Aide sportive suisse. Puis elle complétera sans doute sa formation, pour enseigner la biologie ou le sport. Une vie un peu plus plate, en somme.