Il n’était pas alpiniste, mais l’Everest le fascinait. Depuis deux ans, après avoir pris une retraite anticipée, il voue sa vie à cette montagne. Cet homme de 63 ans s’entraîne au minimum trois heures par jour, suit un régime particulier et fait même du yoga. Le chemin pour atteindre la plus haute cime du monde, il le connaît par cœur, tant il s’est enivré de récits d’ascension, tant il a laissé son regard errer sur les posters de l’Everest qu’il a suspendus chez lui. Mais aujourd’hui, il se réveille en sursaut. Le billet d’avion qui indique une date de départ fixée au 7 avril pour Katmandou restera sur la table de la salle à manger avant d’être jeté à la poubelle. Car François Trouillet ne part plus.

Aussi microscopique soit-il, le virus a eu raison du plus grand de ses rêves. Au téléphone, désormais confiné chez lui, le Français affirme continuer à lire des récits de montagne et à admirer ses posters. «Une fois que le Covid-19 est apparu en Chine, j’ai su que mon entreprise allait être compromise», confie-t-il. Jusqu’au 13 mars, jour où les autorités népalaises ont décidé de suspendre les permis d’ascensions printanières sur toutes ses montagnes, il n’a toutefois pas cessé de garder espoir.

4 millions de dollars par an

Aujourd’hui, il se remémore encore la succession des événements de la semaine passée qui ont mené au délitement de son fantasme. Est-il inquiet pour les quelque 69 000 euros déboursés afin de pourvoir envisager se tenir sur le plus haut point de la Terre? «Pas vraiment, car notre agence réagit vite. Des solutions de report à l’année prochaine ont été évoquées.» L’homme doit digérer la nouvelle, il précise toutefois que ses inquiétudes sont reléguées en second plan face à l’ampleur du problème.

Pour les alpinistes, c’est certes un coup dur. Mais pour le pays, cette décision laisse présager, selon certains, des conséquences économiques similaires à celles endurées lors du séisme de 2015. A lui seul, l’Everest génère pas moins de 4 millions de dollars par an au Népal. Après l’agriculture, le tourisme est la deuxième source de revenus du pays. Une grande partie des visiteurs est d’ailleurs originaire de Chine: en 2019, ils étaient 169 500 à visiter cette ancienne monarchie. Ainsi, le 9 mars, lorsque les autorités népalaises ont annoncé que la frontière avec l’Empire du Milieu allait rester fermée, les agences ont déjà dû encaisser un premier choc.

Lire aussi: L’Everest, le plus haut business du monde

Le guide de montagne suisse Kari Kobler, responsable de l’agence Kobler & Partner, prévoyait d’emmener trois groupes cette année sur le Toit du Monde. Les sept Japonais, cinq Suisses et dix-huit Américains qui avaient chacun payé 65 900 francs sont désormais dans la même situation que François Trouillet. Si le virus n’avait pas sévi cette année, le guide bernois qui aurait fêté, ce printemps, sa vingtième saison au pied du monstre himalayen se serait retrouvé au même camp de base que le Français: au nord, côté chinois. Une voie dite plus sûre que la normale, sur le versant népalais. «Au sud, le glacier, les séracs et la plus grande affluence rendent l’ascension beaucoup plus dangereuse, relève-t-il. Toutefois, au vu de la fermeture du pays, nous avons dû considérer cette option pour un client qui tenait à gravir l’Everest cette année…» Désormais, il envisage de reporter toutes ces expéditions à l’année prochaine.

Des permis plus chers en 2021

Selon les rumeurs, les autorités chinoises et népalaises prévoient d’augmenter le prix des permis l’année prochaine. «Nous allons cependant maintenir les mêmes tarifs pour nos clients dont l’ascension a été repoussée», assure Kari Kobler. Cela ne change, en revanche pas le problème pour les sherpas cette saison. A Katmandou, Thaneswar Guragai, le manager de l’agence népalaise Seven Summit Treks, s’inquiète pour ses employés: «La montagne était prête. Nous n’attendions plus que les clients», regrette-t-il.

Lire aussi: En Himalaya, un projet à la gloire des Gurkhas

Parmi les quelque 2000 agences que compte le pays, la sienne est, selon ses dires, la plus importante en termes de taille. Active sur l’Everest mais aussi sur les autres sommets de plus de 8000 mètres, elle aurait, cette saison, emmené plus de 200 clients en haute altitude. «Pas moins de 400 sherpas étaient mobilisés à ces fins. Maintenant, nous devons les renvoyer au village», relève le manager. Pour ces employés népalais, le printemps représente l’essentiel de leur salaire annuel. Certains peuvent gagner jusqu’à 10 000 dollars sur la saison. «Pour certains, moins payés, qui comptaient vraiment sur ces quelques mois, les conséquences sont graves et nous cherchons des solutions», poursuit-il.

Les conditions d’hygiène aux camps de base n’auraient en aucun cas permis d’éviter que le virus se transmette entre nous

Kari Kobler, guide suisse

Au vu de l’affluence constatée l’année passée sur la voie népalaise du Toit du Monde, les autorités ainsi que les agences avaient décidé d’installer deux rangées parallèles de cordes fixes, sur les sections où cela était possible, afin de fluidifier le trafic. A quelques semaines du début des réjouissances de haute altitude, les organisateurs avaient tous déjà acheté l’oxygène, la nourriture et tout le matériel nécessaire pour aborder cet univers stratosphérique. «Les coûts sont colossaux», déplore Thaneswar Guragai. Selon lui, près de 250 permis, coûtant chacun 11 000 dollars, ont été délivrés cette année par le Ministère du tourisme népalais. Moins que l’an passé qui avait vu ce nombre s’élever à 381. «Toutes ces personnes risquent toutefois de s’ajouter à celles qui ont prévu de grimper l’année prochaine, prévoit-il. La foule est à prévoir sur l’Everest en 2021.»

En profiter pour nettoyer la montagne

«Si le gouvernement a décidé d’augmenter le prix des permis dans le but de diminuer l’affluence sur la montagne, il se trompe, atteste le manager de l’agence népalaise. La volonté de gravir l’Everest est bien plus forte chez les clients.» Il en déduit que la pression du tourisme sur l’environnement sera de plus en plus forte et c’est pourquoi il suggère de sauver une part du salaire de ses sherpas en profitant de cette année de désertification forcée pour nettoyer la montagne. «Nous avons proposé ce projet aux autorités et attendons leur réponse.»

Le manager ne cache cependant pas son mécontentement. A ses yeux, ces mesures sont trop répressives compte tenu de la dissémination apparente du virus dans son pays. «Nous n’avons eu qu’un cas de personne infectée. Il a été soigné depuis. Les Chinois présents à nos frontières ont été mis en quarantaine, puis renvoyés chez eux. Tous les voyageurs qui entraient dans le pays sont passés par un isolement de quelques semaines à compter du 14 mars. A priori, notre pays est sain», assure-t-il. Ces paroles ne concordent toutefois pas avec celles de l’OMS qui considère sa nation comme inapte à faire face au virus. Dans le magazine AlpineMag, Sophie Lavaud, l’himalayiste franco-suisse qui avait cette saison le Dhaulagiri en ligne de mire, fait le point: «Ces décisions sont faites pour protéger le pays dont les infrastructures de santé sont limitées. Nous ne pouvons pas le leur reprocher.»

De son côté, Kari Kobler salue aussi la décision de l’Etat népalais: «Au-delà des risques de contagion imputés au tourisme dans l’ensemble du pays, les conditions d’hygiène aux camps de base n’auraient en aucun cas permis d’éviter que le virus se transmette entre nous.» Gravir les 8000 dans ces conditions aurait été impensable.

 

 

 

Explorez le contenu du dossier