Football

A la Coupe d’Afrique, des joueurs sous tension

La Coupe d’Afrique des nations débute samedi au Gabon. La grande fête du football africain ne l’est pas toujours pour les joueurs, placés au coeur d’enjeux contradictoires

N’en déplaise aux puissants du Nord, la Coupe d’Afrique des nations (CAN) prend ses quartiers d’hiver, du 14 au 5 février au Gabon. Les clubs européens, qui emploient 263 des 368 joueurs sélectionnés, n’apprécient pas de devoir se passer pour un mois de ces acteurs majeurs des grandes ligues que sont devenus les footballeurs africains, mais la Confédération africaine (CAF) de l’inamovible Issa Hayatou tient bon. «La CAN est une aberration; tous les joueurs sont en Europe» a râlé l’entraîneur du Stade Rennais Christian Gourcuff, qui passe pourtant pour un humaniste du jeu (sur le plan tactique du moins).

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On avance toujours des raisons climatiques à ce refus de se calquer sur le calendrier européen (comme l’ont fait les Sud-Américains) mais il ne faut pas sous-estimer l’aspect stratégique: en janvier, les années impaires, il n’y a que la CAN et tout le monde, pour une fois, a les yeux braqués sur l’Afrique. Ce que l’on y découvre est assez particulier si l’on se place du point de vue du joueur.

Rien à avoir avec les grandes fêtes que constituent l’Euro ou la Coupe du monde. Disputer la CAN n’est pas seulement un honneur ou une chance, c’est aussi une source de tensions pour des footballeurs placés au coeur d’enjeux contradictoires. Coincés entre le marteau et l’enclume, ils doivent répondre à l’attente souvent fervente de leurs supporters et se heurter aux exigences toutes aussi impératives de leurs employeurs. En 2006, Samuel Eto’o avait ainsi proposé de faire des allers-retours entre Barcelone et l’Egypte pour jouer à la fois la Liga et la CAN.

Longtemps, les clubs européens ont simplement interdit à leurs joueurs de partir. Pour avoir désobéi, le Malien Frédéric Kanouté fut évincé de West Ham en 2004. En 2006 au Caire, Sepp Blatter demandait «plus de respect pour les joueurs africains», avant d’estimer en 2008 que, quand même, «on pourrait organiser la CAN en juin». Finalement, la FIFA a pris le taureau par les cornes et obligé les clubs à libérer les joueurs. Les entraîneurs râlent, tentent de négocier un départ tardif, mais ils obtempèrent. En 2015, la Commission de discipline de la FIFA a contraint West Ham à une amende de 100 000 francs pour avoir fait jouer Diafra Sakho en janvier alors qu’il avait été annoncé blessé pour la CAN.

Cette année, on a fait grand cas de la défection en décembre de sept joueurs camerounais présélectionnés par le Belge Hugo Broos. «Cela a fait le buzz mais il s’agissait surtout d’un malentendu», estime Mansour Loum, journaliste et présentateur sur Stad’Afric, la première chaîne sportive africaine. «Joël Matip ne veut plus jouer pour les Lions indomptables depuis l’expérience malheureuse de la Coupe du monde 2014, André Franck Anguissa avait annoncé qu’il voulait se concentrer sur l’OM alors que Maxime Poundjé espère être sélectionné un jour en équipe de France.» Ce qui n’a pas empêché la Fécafoot, la fédération camerounaise, de livrer à la vindicte publique «ces joueurs qui veulent privilégier leur intérêt personnel au détriment de la sélection nationale».

En Suisse, ils sont huit à participer à l’édition 2017 (lire ci-contre), dont les Sédunois Moussa Konaté (Sénégal) et Ebenezer Assifuah (Ghana). Christian Constantin n’a pas fait obstacle. «La réglementation FIFA est claire: les clubs sont tenus de libérer les joueurs pour les dates officielles. Partant de là, y’a pas trop à discuter.» Et à faire un peu pression? «En Suisse, les joueurs sont rentrés avant la reprise du championnat. C’est plus problématique en France…» Son ancien joueur Gelson Fernandes y joue, au Stade Rennais. Il observe que «tous les clubs libèrent les joueurs mais que ce sont eux qui parfois ne veulent pas y aller.» Parce qu’ils subissent des pressions? «Cela dépend des clubs.» Parce qu’ils craignent de perdre leur place et leur contrat? «Ça peut être le cas.»

«La pression sur les joueurs existe toujours, mais pas dans les grands clubs, plutôt chez les mal classés ou chez ceux qui sont un peu courts en effectif, détaille Mansour Loum. A Bournemouth, on a clairement fait comprendre à Benik Afobé que son départ obligerait le club à engager un concurrent direct.»

Sadio Mané est un autre bon exemple. «Il y a deux ans, rappelle Mansour Loum, il jouait à Southampton et les Saints ont prétexté une petite blessure musculaire pour annoncer qu’il ne pouvait pas venir jouer la CAN. La fédération sénégalaise l’a obligé à venir faire constater sa blessure et finalement, il a joué tout le tournoi. Cette année, Mané joue à Liverpool. Les Reds n’ont fait aucune difficulté pour le libérer, alors qu’il est pourtant un élément important, mais ils ont envoyé un physio qui s’occupe de lui en permanence.»

Faute de pouvoir interdire aux joueurs de se rendre à la CAN, les grands clubs les accompagnent et les encadrent. «Certains clubs envoient un cuisinier ou un préparateur physique, ils veillent à ce que le joueur revienne dans les meilleurs conditions possibles», explique le Vaudois Raoul Savoy, ancien sélectionneur du Swaziland, de la Gambie et de la République de Centrafrique, et consultant pour la télévision camerounaise durant la CAN.

Protégé par les règlements, le footballeur africain n’est pas au bout de ses peines. Les pressions peuvent être locales, politiques. Surtout au Gabon, pays-hôte qui organise cette CAN dans un climat de contestation sociale. «Pierre-Eymerick Aubameyang, le buteur vedette de Dortmund, s’est retrouvé au centre de pressions politiques, raconte Mansour Loum. Il a été interpellé sur les réseaux sociaux, sommé de prendre position. Il n’est pas venu pour cela…»

«Il y a une dizaine d’années, il se passait de drôles de trucs, la police pouvait interdire l’accès à un vestiaire, les arbitres prendre des décisions partiales, mais ça s’est bien calmé, note Raoul Savoy. La FIFA contrôle mieux ce qui se passe et le tournoi est désormais très médiatisé, ce qui prévient certaines dérives.»

La CAN est l’occasion pour de nombreux doubles nationaux élevés en Europe de découvrir en Afrique un contexte auquel ils ne sont pas habitués. «Dans certaines équipes, les vols ne sont pas réservés, la question des primes n’est pas réglée, l’hôtel n’est pas terrible, énumère Mansour Loum. La plupart des joueurs viennent pour l’amour du maillot. Ils n’en font pas une affaire d’argent; pour ceux qui jouent en Premier League, les primes qu’ils pourraient recevoir à la CAN sont inférieures à leur salaire hebdomadaire. Mais il faut régler ces problèmes qui, pour les joueurs locaux, sont importants.»

Parfois, c’est donc le joueur qui fait pression. «Les stars qui jouent en Europe ont du poids et peuvent poser leurs conditions, pour que tout soit bien organisé», ajoute Raoul Savoy. «Certaines fédérations travaillent bien, souligne Mansour Loum. Il n’y a jamais de problème avec l’Afrique du sud ou l’Egypte; le Ghana, l’Algérie sont bien organisés; le Sénégal et la Côte d’Ivoire sont fiables. Ce n’est pas un hasard si ces pays parviennent à convaincre beaucoup de binationaux et obtiennent de bons résultats.»

Parce qu’en Afrique comme en Europe, un footballeur ne peut donner le meilleur de lui-même que s’il est placé dans les meilleures conditions.

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