Tennis

Coupe Davis: le roman de Lille

La France et la Croatie se disputent ce week-end à Lille l’ultime finale de la Coupe Davis. Celle remportée par la Suisse au même endroit, le 23 novembre 2014, restera comme l’une des plus rocambolesques

Les Français savaient qu’ils n’avaient aucune chance. Leur équipe était bonne, homogène, solide en double, élevée dans le culte de la Coupe Davis et portée par un public record, mais en face il y avait Federer et Wawrinka, numéros 2 et 4 mondiaux. Ce samedi 15 novembre 2014, les deux Suisses se livraient d’ailleurs une incroyable bataille en demi-finale des Masters. Les Bleus avaient espéré que, d’une semaine à l’autre, de Londres à Lille, la transition dur/terre battue perturberait Federer, mais le Bâlois s’était amusé, le 18 octobre, à publier sur les réseaux sociaux une photo de ses chaussures salies d’une poudre ocre. Qu’il puisse s’entraîner sur la brique pilée au beau milieu de la saison indoor allait à l’encontre de tous les principes connus. Non-sens, disaient les uns. C’est Federer, rappelaient les autres. Non, décidément, la France n’avait aucune chance.

Celle de Stan Wawrinka d’accéder à la finale des Masters venait sans doute de passer dans le neuvième jeu du troisième set, en même temps que trois balles de match. Il allait finir par perdre (4-6 7-5 7-6 pour Federer) mais le match cessa d’avoir toute importance lorsque éclata le «Mirkagate». A 5-5, Wawrinka se plaignit à l’arbitre du comportement de l’épouse de Roger Federer. «Elle parle lorsque je sers. Elle l’avait déjà fait à Wimbledon. C’est insupportable.» Se sachant intouchable, du moins à cet instant, Mirka Federer persifla alors: «Cry Baby!» (pleurnicheur).

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Tout le monde avait entendu. Et John McEnroe entendit ensuite des éclats de voix dans le vestiaire. Les réseaux sociaux tweetaient et partageaient, ignorant pourtant le plus important: Roger Federer s’était sérieusement blessé au dos en fin de match. En quelques minutes, les Suisses semblaient s’être autodétruits.

Coupe Davis 2014: blessé au dos, Federer s’entraîne:

Folie médiatique sur Lille

A l’interne, le «Mirkagate» est rapidement éteint. «Roger et Stan se sont parlé et j’ai très vite senti que ça allait se régler rapidement, racontera le capitaine Severin Lüthi. Nous avions tous le même objectif.» Battre la France, ce qui soudain n’est plus une évidence. Afin de gérer la tempête médiatique qui s’annonce, Federer donne au groupe les éléments de langage. A 2h du matin, le physio de l’équipe appelle le médecin, déjà à Lille avec les remplaçants, Marco Chiudinelli et Michael Lammer. Lorsque Federer se réveille dimanche matin à Londres, le médecin est là. Les soins peuvent débuter, le compte à rebours est enclenché.

Le dimanche 16, il est bien sûr impossible pour Federer de disputer la finale des Masters, face à Novak Djokovic. A 18h20, le Bâlois entre sur le court de l’O2 Arena pour annoncer son forfait. Les Français se mettent à y croire: sans Federer, la Suisse n’a aucune chance. Durant les trois jours qui vont suivre, rarement un match de tennis aura autant passionné les médias généralistes. Wawrinka, arrivé de St Pancras par l’Eurostar, comme Federer, descendu d’un jet privé, gagnent leur hôtel par les cuisines. Une équipe télé pourchasse un camion qu’elle imagine transportant Federer vers un hôpital parisien. En Suisse, le «Mirkagate» fait l’ouverture du 19h30 de Darius Rochebin.

Paradoxalement, cette tension pèse davantage sur le camp français, comme si l’incertitude avait inversé la pression sur les épaules des joueurs. Côté suisse, Federer est assez badin et Wawrinka volontiers moqueur: «Roger va attendre que vous partiez pour se lever parce qu’il en est incapable.» Au bluff, la Suisse gagne un jour de tranquillité. Mais le mercredi en fin de journée, Roger Federer ne s’est toujours pas entraîné, alors que la pelouse arrachée de ce stade de football transformé en salle de tennis commence à macérer. Ça ne sent pas très bon, au propre comme au figuré. Et puis, à 18h30, Federer paraît. Oubliez l’élégant artiste; il est raide comme un piquet, bouge le moins possible et, scruté au téléobjectif, s’efforce surtout de ne trahir aucun sentiment. Le dos tient. Federer est un accidenté de la route qui recommence à sentir bouger ses orteils. Mais le premier match, vendredi, est dans deux jours.

Le discret savoir-faire du capitaine Lüthi

Il y a évidemment foule, le 21 novembre, pour les deux premiers simples: 27 400 spectateurs, un record du monde pour un match de tennis. On promet «l’enfer du Nord» aux Suisses, mais à 3000, tous de rouge et blanc vêtus, ils font plus de bruit que le reste du stade. Surtout, Stan Wawrinka éteint rapidement Jo-Wilfried Tsonga (6-1 3-6 6-3 6-2). Doigt sur la tempe – un geste qu’il a popularisé dix mois plus tôt en remportant l’Open d’Australie – le Vaudois se soulage d’une énorme pression. Il sait qu’il doit gagner un ou deux simples. Car si Federer est bien là pour affronter Gaël Monfils, Wawrinka va jusqu’à lui porter son sac pour ménager ses lombaires. Monfils, qui habite Trélex (VD) et qui a offert des places à des gosses du village, gagne tranquillement (6-1 6-4 6-3) et remet les deux équipes à égalité. Pour Severin Lüthi, tout va bien. «Roger n’a pas eu mal, il a joué de mieux en mieux et le match n’a pas duré trop longtemps. Pour nous qui avions très peu d’informations sur son état, c’est finalement une bonne journée.»

Lorsque tout était limpide dans cette finale, le double était le point que la Suisse ne pouvait pas remporter. Malgré leur titre olympique en 2008, Federer et Wawrinka ne sont pas si bons que ça ensemble. Ils ont perdu en 2012 contre les Etats-Unis à Fribourg, et encore en avril à Genève contre le Kazakhstan en quart de finale. Le samedi, la France distribue des t-shirts bleus pour reprendre le dessus dans les tribunes. Et c’est elle qui joue sur l’effet de surprise en remplaçant le matin du match Jo-Wilfried Tsonga par Julien Benneteau. En fait, Tsonga est blessé à l’avant-bras et aurait aimé que quelqu’un le dissuade de jouer le premier simple.

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Loin de ces considérations, les Suisses ont bien préparé leur affaire en s’adjoignant les services du meilleur entraîneur de double, l’Australien David McPherson. Le fruit d’un lent travail d’approche entamé par Severin Lüthi en juillet à Wimbledon, et concrétisé lors des Masters. McPherson conseille, renseigne sur les habitudes de l’adversaire, donne des petits trucs. Sur sa lancée de la veille, Wawrinka est en mode «Stanimal». Sur son porte-bagage, Federer peut gentiment se mettre dans le match. Le double est «poutzé» en trois manches (6-3 7-5 6-4), sous les yeux de François Hollande et de Simonetta Sommaruga. Plus qu’un point.

Coupe Davis 2014: la balle de match du double:

Et la corrida devient récital

Plus qu’un match. Et celui-là, Roger Federer ne veut le laisser à personne. Le dimanche 23 novembre 2014, Richard Gasquet l’affronte pour la quinzième fois de sa carrière. Il dira que jamais il n’avait été aussi fort. La corrida annoncée se transforme en récital, que Federer conclut (6-4 6-2 6-2) d'une amortie de revers presque négligente de facilité. La Suisse a gagné la Coupe Davis, l’année où il a enfin décidé de la jouer à fond. Ses jambes le lâchent, il tombe sur le flanc. Scène vue alors dix-sept fois déjà, lors de chacune de ses victoires en Grand Chelem. Mais là, ce sont Severin, Marco, Michael et Stan qui le relèvent. C’est pour eux qu’il a gagné, plus que pour lui. Parce qu’il avait 8 ans lorsqu’il a connu Marco Chiudinelli, 12 Michael Lammer, 14 Severin Lüthi. Plus esthète que chauvin, le public français applaudit. Les photographes le veulent seul avec le saladier d’argent; il se met au contraire en retrait.

Le point décisif de Federer lors de la Coupe Davis 2014:

L’histoire est belle. Elle ne s’arrête pas là. En conférence de presse, les Suisses sont joyeux, très joyeux. Très vite, il est évident qu’ils n’ont pas attendu pour déboucher quelques bouteilles de champagne. «Elles étaient dans le vestiaire des Français mais ils les ont rapidement déplacées dans le nôtre…», ironise Stan Wawrinka. Le Vaudois a quelques comptes à régler. Lorsqu’il est devenu vainqueur de Grand Chelem, un Français a dit: «Ça aurait dû être moi.» Il n’a pas aimé et ne se gêne pas pour le faire savoir. Les joueurs français n’apprécient pas. Eux aussi vont le lui faire savoir. Le soir, les deux équipes partagent encore le dîner officiel de clôture à la Chambre de commerce et d’industrie de Lille. Profitant d’une pause pipi, plusieurs joueurs français coincent Wawrinka dans les toilettes pour lui dire ses quatre vérités. Gaël Monfils calme tout le monde. La rancœur sera longue à se dissiper totalement.

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L’épilogue de cette folle semaine se tient le lundi 24 novembre à Lausanne, sur la place de la Navigation. Une myriade de spectateurs et toute la presse suisse (sauf Le Temps, qui s’apprête à mettre fin à deux ans de boycott de l’information sportive) accueillent les héros de Lille. La fête a lieu en Suisse romande, région de Stan Wawrinka et de la passion suisse pour la Coupe Davis. Le rêve d’une victoire était né en 1992, autour de l’épopée d’une équipe alors constituée de Marc Rosset et Jakob Hlasek (joueurs), Stéphane Oberer (capitaine), Georges Deniau (entraîneur), pour n’en citer que les personnages principaux. Les matchs à Palexpo, la finale à Fort Worth contre Sampras, Agassi et McEnroe, tout cela avait créé un engouement pour une compétition créée en 1900 et qui va mourir dimanche. La Suisse en aura écrit quelques belles pages et gravé son nom sur le trophée.

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