Reportage

La Coupe d'Europe, purgatoire du ski professionnel

Les courses de très haut niveau sans public et sans possibilité d’en vivre composent le quotidien des pensionnaires de la Coupe d’Europe, «deuxième division» du ski alpin, qui s’accrochent tous au rêve de percer. Reportage à Courchevel

Il fait gris et froid à Courchevel. Ciel bas, –10°C. Aux abords de l’aire d’arrivée du stade Emile-Allais, un vieux monsieur s’approche de quelques skieurs qui tentent de se réchauffer avec un thé avant de s’échauffer pour leur slalom géant. «Il a quel numéro de dossard, Pinturault?»

La petite bande d’anonymes se marre. La star du ski français se trouve en Autriche en prévision d’un slalom de Coupe du monde, pas dans la station où il a grandi et qui accueille ces jours deux courses de Coupe d’Europe. Il a remporté le classement général de la «deuxième division» du ski international en 2011, à l’âge de 20 ans, pour ne plus jamais y repointer le bout de ses lattes. C’est précisément l’objectif des 86 athlètes au départ ce mercredi matin de janvier.

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Il existe dans le ski professionnel plusieurs réalités très différentes les unes des autres. A Kitzbühel, Wengen, Adelboden ou Schladming, des dizaines de milliers de spectateurs extatiques attendent les représentations du Cirque blanc. Aux Championnats du monde d’Åre (Suède) qui débutent la semaine prochaine, les athlètes seront applaudis comme des rock stars, les sponsors rivaliseront de soirées VIP, les journalistes se grimperont les uns sur les autres pour quelques mots des vainqueurs. En contrepoint de cet univers paradisiaque, où les meilleurs gagnent leur vie confortablement, la Coupe d’Europe est un véritable purgatoire.

Ne pas s’éterniser

A Courchevel, il n’y a pour les deux épreuves organisées en milieu de semaine ni public (peut-être une trentaine de personnes une fois déduit les athlètes eux-mêmes et leur encadrement), ni réelle couverture médiatique, ni argent à gagner. «Les cinq premiers de la course se partageront 2300 euros, souffle l’organisateur, Bruno Tuaire. Pour le cinquième, ça fera 50 euros, j’ai presque honte de le dire.»

Pourtant, la plupart des concurrents se consacrent déjà exclusivement au ski et ambitionnent d’en vivre. Ils s’investissent sur ce circuit comme on accepte un stage non payé à la fin des études: avec l’espoir que cela ouvre des portes, et surtout que la situation ne s’éternise pas. «Quand un jeune arrive dans mon groupe, je suis très clair avec lui: il faut qu’il perce dans les trois ans, pose Renzo Valsecchi, entraîneur des techniciens suisses qui militent en Coupe d’Europe. La première saison, il s’acclimate. La deuxième, il doit performer. Et si au bout de la troisième, voire de la quatrième, il n’a pas sa place plus haut, continuer revient à perdre son temps.»

Sans l’aide de mes parents, je ne m’en sortirais pas, et, à 24 ans, je dois bien réfléchir. Je me donne encore une chance de réussir

Marc Reymond, skieur vaudois

La Coupe d’Europe est au ski ce que la Promotion League (troisième division) est au football, ce que la Swiss League (deuxième division) est au hockey, ce que les tournois Future sont au tennis. Une étape (presque) incontournable qu’il s’agit de franchir rapidement, car c’est le haut niveau sans la reconnaissance, le professionnalisme sans le salaire.

Jouer des coudes

Après son passage, le Vaudois Marc Reymond s’en dit bien conscient: «Moi, j’ai raté de peu les quotas pour intégrer un cadre de Swiss-Ski, donc pour être là je paie tout de ma poche. Sans l’aide de mes parents [l’ancienne championne Erika Hess et l’entraîneur Jacques Reymond], je ne m’en sortirais pas, et, à 24 ans, je dois bien réfléchir. Je me donne encore une chance de réussir, mais à chaque fin de saison, il faut passer par une profonde remise en question.»

En théorie, la Coupe d’Europe doit permettre aux convalescents de reprendre en douceur et aux (très) jeunes talents, comme le Norvégien Lucas Braathen qui va s’imposer à Courchevel à 18 ans, de s’envoler. Mais l’analyse de la liste des participants montre que beaucoup y persévèrent des années plus tard, à l’instar des Suisses Cedric Noger, Sandro Jenal et Daniele Sette, tous âgés de 26 ans. Elia Zurbriggen, fils de l’ancien champion Pirmin, a deux ans de plus et de nombreux départs en Coupe du monde à son actif, mais il continue néanmoins d’écumer ces courses de seconde classe. Car il n’est pas facile de s’en extraire. Pour les grandes nations du ski alpin (Suisse, Autriche, Italie, Norvège), qui ont plus de jeunes prometteurs que de quotas disponibles au plus haut niveau, elles fonctionnent comme une file d’attente où il faut constamment jouer des coudes pour garder sa place.

Une année avec le skieur Justin Murisier sur la route des Jeux olympiques

Entre les épreuves de Coupe du monde et de Coupe d’Europe, il y a d’abord et avant tout un monde d’écart du point de vue de la mise en scène. «Pour nos deux épreuves de Coupe du monde féminine en décembre, nous tournons avec un budget de 1,6 million d’euros, dont 150 000 rien que pour la communication. Pour ces deux courses de Coupe d’Europe, c’est 50 000 euros tout compris», compare Bruno Tuaire. Un gouffre, et pourtant: «Du strict point de vue sportif, les exigences de qualité de neige, de préparation et de sécurisation de la piste sont exactement les mêmes, souligne le directeur du Club des sports de Courchevel. Quant au niveau, il est très élevé. Même s’il faut bien reconnaître que cela ne filtre pas au-delà, tout le monde dans le milieu du ski sait que la Coupe d’Europe, c’est du sérieux.» Parole d’un homme qui fonctionne comme délégué technique à l’échelon supérieur.

Les athlètes de Coupe du monde ne cessent d’ailleurs de rendre hommage aux petits frères qui ferraillent loin de la lumière des projecteurs. «Le vainqueur de la Coupe d’Europe a pour sûr les armes pour figurer dans le top 20 de l’étage du dessus, estime Renzo Valsecchi. Et il y a chez nous peut-être 50 skieurs qui se tiennent dans un mouchoir de poche. C’est très dense.»

Un nom à retenir

Chacun sait donc l’urgence de percer et tous y investissent la même énergie. «On ne s’entraîne en tout cas pas moins que les athlètes de Coupe du monde», affirme Marco Reymond. Et sur la piste, beaucoup jouent avec leurs limites pour faire la différence. «Evoluer à ce niveau est très exigeant, car il faut beaucoup travailler, participer à énormément de courses, jusqu’à 50 par hiver, et il n’y a pas le même confort qu’en Coupe du monde. Les trajets sont presque tous faits par la route plutôt que par les airs. C’est pour ça que les skieurs ne doivent pas s’éterniser ici: c’est usant», complète son entraîneur.

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Bruno Tuaire pense pour sa part qu’il y aurait mieux à faire en matière de promotion du circuit. Peut-être en changeant son nom, «car les gens ne comprennent pas pourquoi il y a des Japonais qui participent vu que cela s’appelle Coupe d’Europe», peut-être en réalisant davantage d’images. Courchevel a fait appel à une société slovène pour faire la production télévisuelle de ses deux slaloms géants, mais même en mode low cost, ce n’est pas systématique.

La course se termine. Lucas Braathen délivre en anglais quelques impressions sur un podium de fortune et sous les applaudissements de ses adversaires, qui se doutent bien que ce petit bonhomme à peine majeur ne fera pas de vieux os parmi eux. Il pointe actuellement en tête du classement général, une place synonyme en fin de saison de promotion automatique en Coupe du monde.

Tiens: le vieux monsieur déçu de ne pas voir Alexis Pinturault est toujours là, à grignoter un bout de comté au buffet gratuitement mis à disposition des badauds – les organisateurs ne se font pas d’illusion quant aux recettes qu’ils tireraient d’une buvette payante. Les membres de l’équipe de France de ski – qui étaient vingt au départ – sont, eux, restés très loin des meilleurs. Les néophytes mesurent les efforts à accomplir pour se faire une place en Coupe d’Europe. Avant de vite, très vite réussir à la quitter.


Palmarès

Nombreuses sont les stars du Cirque blanc à avoir remporté le classement général de la Coupe d’Europe avant de briller au plus haut niveau. Chez les hommes, c’est le cas de Benjamin Raich, Marcel Hirscher et Aleksander Aamodt Kilde; chez les femmes, d’Anna Fenninger, Lara Gut et Michelle Gisin.

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