Football

La Coupe du monde des clubs, une valse à trois temps

Sous diverses formules, les confrontations intercontinentales par équipes de club ont vécu une histoire très mouvementée sans jamais obtenir la légitimité de la Coupe du monde par équipes nationales

Difficile vainqueur samedi (1-0) du Rayo Vallecano, qui est pourtant plus un voisin qu’un rival, le Real Madrid s’est envolé tôt dimanche pour Abu Dhabi où se déroule depuis le 12 décembre la très officielle Coupe du monde des clubs organisée par la FIFA. Dans quelle compétition une équipe peut-elle se pointer une semaine après tout le monde? En fait, cela existe, notamment en tennis quand Roger Federer, tête de série numéro 1 et exempt de premier tour, participe à un tournoi ATP 250 à Stuttgart ou à Gstaad, mais personne n’aurait l’audace d’appeler cela un Grand Chelem et encore moins un championnat du monde.

Les Madrilènes affronteront mercredi le club japonais des Kashima Antlers, vainqueurs le mois dernier de la Ligue des champions asiatique et samedi des Mexicains de Guadalajara (3-2) en quart de finale. L’autre demi-finale, mardi, opposera Al-Ain à River Plate, récent vainqueur à Madrid de la Copa Libertadores. Ce sera déjà le troisième match pour le club émirati, tombeur des Néo-Zélandais de Wellington le 12 décembre (3-3, 4-3 aux tirs au but) puis de l’Espérance de Tunis (3-0) samedi. La finale est prévue le 22 décembre.

Nées dans le sillage de la création de la Coupe d’Europe des clubs champions (1956) et de la Copa Libertadores (1960), les confrontations intercontinentales entre équipes de clubs n’ont jamais eu la légitimité de la Coupe du monde par équipes nationales (lancée en 1930). Au fil du temps, la formule a évolué, parvenant à éradiquer la violence des débuts mais lui substituant un déséquilibre de plus en plus flagrant entre les continents.

1. 1960-1979: les années de plomb

Pourtant, tout démarre très bien. En 1960, la première finale (par match aller-retour) oppose le Peñarol Montevideo au Real Madrid, qui seront plus tard désignés clubs du siècle pour leur continent respectif. Les deux matchs attirent un total de 180 000 spectateurs. Le Real de Di Stéfano et Puskas s’impose (0-0, 5-1), la Coupe intercontinentale est lancée, d’autant que le Peñarol prend sa revanche l’année suivante à Lisbonne contre le Benfica. En 1962, le Santos de Pelé bat le Benfica d’Eusebio. Les confrontations sont serrées, l’absence de la règle de la différence de but oblige quatre fois à un match d’appui sur les huit premières années. Mais très vite, l’enjeu prend l’ascendant sur le jeu.

Le football des années 1960 est particulièrement brutal. Il n’y a pas de vidéo, souvent même pas de caméra du tout, et l’arbitrage maison n’est pas une vaine expression. En 1963, l’AC Milan, battu 4-2 au Maracanã après avoir remporté le match aller 4-2 à San Siro et mené 0-2 au retour, se plaint d’avoir été agressé par les joueurs de Santos (Pelé blessé), avec la bénédiction d’un arbitre mis sous pression par 150 000 spectateurs. Cela ne va qu’en empirant les éditions suivantes. Selon le pointage du journaliste anglais Brian Oliver, les matchs de 1967, 1968 et 1969 ont laissé neuf cartons rouges, deux fractures de la pommette et du nez et trois joueurs en prison. On peut y ajouter un gardien (Polletti, Estudiantes) et un arbitre bannis à vie. Ame damnée d’Estudiantes La Plata, Carlos Bilardo y acquiert une réputation internationale de Ballon d'or du vice. En 1969, le gardien du Celtic Ronnie Simpson reçoit une pierre sur la tête juste avant le coup d’envoi et doit être remplacé. Après la victoire de Racing, l’entraîneur écossais Jock Stein déclare: «Si le football doit devenir cela, j’espère qu’il mourra bientôt.»

La Coupe intercontinentale, elle, est bien malade. Dans les années 1970, le champion d’Europe ne participe que trois fois (pour trois victoires, de Feyenoord Rotterdam en 1970, de l’Ajax Amsterdam en 1972 et du Bayern Munich en 1976). L’Ajax refuse de participer en 1971 et 1973, bat Independiente en 1972 (1-1, 3-0) mais jure bien que c’est la dernière fois. «Les risques sont trop grands et les Sud-Américains trop brutaux», déclarent les Bataves après une agression contre Cruyff. Le Bayern s’abstient à son tour en 1974, Liverpool en 1977 et 1978, Nottingham Forest en 1979. A chaque fois, c’est le finaliste de la Coupe des clubs champions qui représente l’Europe, ce qui permet à l’Atlético Madrid de figurer au palmarès de la Coupe intercontinentale sans jamais avoir été champion d’Europe. Les éditions de 1975 et 1978 sont purement et simplement annulées. En 1979, Malmö remplace Forest et reçoit Olympia Asuncion devant 4811 spectateurs. Le club paraguayen remporte la dixième victoire sud-américaine en 18 éditions. Il est temps de passer à autre chose.

2. 1980-2004: aube nouvelle au Japon

Le salut vient de Toyota qui convainc la FIFA de déménager la finale sur terrain neutre. A partir de 1980, la Coupe intercontinentale ne se joue plus que sur un match, à Tokyo. La pelouse est jaunie, le meilleur joueur du match reçoit une énorme clé de voiture, le jeu se déroule dans un vacarme ininterrompu de cornes de brume. C’est assez bizarre, un peu irréel, mais à nouveau respirable. Plus personne ne boycotte. A nouveau, les premières éditions donnent le ton. En 1981, Zico devient en un match et pour toujours un mythe vivant au Japon. En 1985, Michel Platini réalise de son propre aveu le meilleur match de sa carrière pour battre Argentinos Juniors et permettre à la Juventus de mettre fin à une série de cinq victoires consécutives de l’Amérique du Sud.

Il y aura en tout 25 éditions de cette formule sur un match à Tokyo. Le bilan est équilibré: 13 victoires européennes, 12 sud-américaines. Les Sud-Américains font jeu égal pour trois raisons: 1/ayant soif de reconnaissance, ils se passionnent toujours un peu plus que les Européens pour cette épreuve, 2/la Coupe intercontinentale suit de peu la finale de la Copa Libertadores, alors que le champion d’Europe est désigné fin mai, au terme de la saison précédente, 3/les grands clubs brésiliens et argentins sont encore capables de garder leurs meilleurs joueurs.

Le Flamengo de 1981 qui bat Liverpool (3-0) est mené par Zico, Junior, Leandro; le River Plate de 1986 (vainqueur du Steaua Bucarest 1-0) compte six champions du monde, trois de 1978 et trois de 1986; le Sao Paulo FC qui domine en 1992 le Barça de Cruyff (avec Laudrup, Guardiola, Stoïchkov) aligne Cafu, Raï, Cerezo, Müller; le Boca Juniors qui surprend le Real en 2000 marque rapidement deux buts par Martin Palermo puis contrôle le match grâce à Juan Roman Riquelme. Mais si l’Amérique du Sud gagne sept des dix premières éditions, elle perd huit des dix dernières. Au milieu, l’arrêt Bosman (1995) a bouleversé tous les équilibres.

3. 2005-2018: la dérive des continents

En 2000, la FIFA de Sepp Blatter jalouse le succès grandissant de la Ligue des Champions de l’UEFA. Il lui faut quelque chose de plus prestigieux qu’une finale sur un match à proposer. Pourquoi pas un tournoi avec les champions des six confédérations? Après un ballon d’essai en 2000 au Brésil, puis une tentative finalement annulée en 2001, la Coupe du monde des clubs est lancée en 2005, d’abord au Japon puis aux Emirats arabes (2009, 2010), au Maroc (2013, 2014), et à nouveau à Abu Dhabi (depuis 2017). Paradoxalement, elle va accroître encore le prestige de la Ligue des champions, puisque les autres ne sont plus que des faire-valoir.

Sao Paulo puis Internacional Porto Alegre remportent les deux premières éditions, puis c’est une déferlante: depuis 2007 (11 éditions), l’Europe n’a perdu qu’une finale (Chelsea en 2012 contre les Corinthians). Le fossé s’est définitivement creusé. L’Amérique du Sud n’est plus qu’un fournisseur de talents pour les clubs européens. Selon le CIES de Neuchâtel, 1200 footballeurs brésiliens et 750 argentins évoluaient en 2017 hors de leurs frontières. D’un point de vue qualitatif, l’étude du palmarès des cinq dernières éditions du Ballon d'or est encore plus éloquente. Depuis 2014, 18 joueurs sud-américains sont apparus dans les classements. Quatorze d’entre eux jouaient déjà en Europe à 20 ans. Un seul a remporté la Copa Libertadores: Neymar, parce qu’il y tenait absolument et qu’il a retardé d’un an son transfert au Barça.

C’est pire en Afrique où les cinq joueurs apparaissant au classement du Ballon d'or ces cinq dernières années ont soit quitté le continent très jeune (20 ans pour Salah, 18 ans pour Yaya Touré et Aubameyang), soit n’y ont jamais joué (Mahrez, Mané). Donc aucun des meilleurs joueurs sud-américains ou africains ne peut aider un club sud-américain ou africain à remporter la Coupe du monde des clubs.

Parallèlement, les clubs européens, et notamment espagnols, ont prêté de plus en plus d’intérêt à cette épreuve, qui leur permet de broder un écusson distinctif sur le maillot et de vendre l’appellation «meilleur club du monde» sur le marché asiatique. En 2016, Cristiano Ronaldo, qui semble ne vivre et marquer que pour le Ballon d’or, a renoncé à la cérémonie pour préparer la finale. La surprise vient désormais du nom de l’autre équipe finaliste. Ce n’est plus systématiquement le vainqueur de la Copa Libertadores, surpris en 2010 par le Tout Puissant Mazembé, en 2013 par le Raja Casablanca, en 2016 par les Kashima Antlers. Malgré ce déséquilibre, Gianni Infantino rêve désormais pour 2021 d’une Coupe du monde à 24 clubs tous les quatre ans.

 

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