Une semaine en ballon (1/6)

La Coupe du monde, épouse de son temps

A l'occasion du Salon du livre de Genève, hommage à Raymond Pittet (1927-1985), footballeur, journaliste, écrivain qui, mieux que quiconque en Suisse romande, tissa des liens entre ces univers. Ce premier extrait, datant de 1978, survole brillamment les cinquante premières années de la Coupe du monde 

L’histoire de la Coupe du monde, cette belle perverse, est bien connue, ainsi que la liste de ses amants trompés ou comblés. On l’a vu nue sous toutes ses faces.

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Il est aussi amusant, par pudeur romantique, de la revoir vêtue de ses robes successives: robe sobre, à falbalas, déshabillée, fourreau, et de retrouver autour d’elle les têtes béates, ahuries, graves, tragiques, de ceux qui l’aimèrent et ne s’en lassent pas. La Coupe du monde, c’est la «vieille maîtresse» de Barbey d'Aurevilly, mais c’est à la fois la tenace Vellini et Hermangarde «au teint pétri de lait et de lumière».

On connaît sa naissance, son enfance aventurière et ses départs en bateau vers des Cythères uruguayens, son adolescence sévère au temps des faisceaux italiens, l’épanouissement de sa turbulente jeunesse dans l’ocre brésilien et les verdures helvètes puis son voyage paisible en Suède, le départ au Chili du cuivre et de la cueca, sa visite à ces Anglais que l’on dit assez piètres en amour, le désir de revoir le feu du Mexique et de se ranger dans le foyer allemand et cossu.

Ces périples appellent quelques touches légères, des notes de voyages, des traits mais aussi l’esquisse de son profil mutin, sévère, rieur tour à tour, ou tordu par les circonstances de sa vie.

Car la Coupe du monde a épousé les hommes de son temps dont elle divorça tous les quatre ans, avant de reprendre ceux qui passaient à ses yeux pour les plus forts et fidèles.

Incarné dans cette garce séductrice, le football suivit les oscillations qui font une existence. Il fut le joyeux luron des années 30, oubliant le chaos économique, la misère, les turbulences sociales. Il fut le guerrier à nuque rase qui voulait remettre de l’ordre dans la baraque avant les déflagrations de 39-45. Il fut le rescapé convalescent, tôt rétabli, des années 50. Il fut l’homme mûr et opulent des années folles de 1960, l’homme dur des crises économiques et morales de ces derniers temps. Mais, de la même manière que l’homme se doit de trouver une voie originale, le football est acculé à composer pour sa survie un mode nouveau.

Regardons ces commandos de Pozzo que Mussolini, menton levé, saluait d’un geste sec, repris par le génial Charlie Chaplin dans Le Dictateur. Regardons ces élégants Uruguayens de 1950 et leur Bacchus Schiaffino, et admirons leur fond moral!

Il ne fallut pas dix ans aux Allemands pour déblayer leurs ruines, dresser usines et banques. Il ne leur en fallut pas davantage pour retrouver leur football d’acier. Une meute ailée, les Hongrois, les attendait pourtant au virage, ils passèrent. On le voit bien: ces hommes jouaient au rythme de leur époque et selon l’entourage.

Ils devaient bien, aventuriers, aller tâter de l’exotisme et découvrir le Brésil des virtuoses, eux-mêmes terrassés par les Uruguayens, et chez eux encore: toujours ce fond moral.

Quand un jeune homme doué a pris quelques baffes, il mûrit et se pose des questions, s’il n’est pas trop bête. Le Brésil à son tour se pencha sur les livres de science, fréquenta ses cours du soir et passa brillamment sa licence au soleil blond de Stockholm. Il conservait assez de savoir quatre ans plus tard pour réussir son doctorat au Chili. Mais les experts n’ajoutèrent pas: summa cum laude.

Ils renvoyèrent à l’année 1970, au Mexique, l’exposé de la thèse la plus étincelante jamais soumise à un prétoire. Pour la composer – et après un gros travail de recherches – le Brésil avait sué sang et eau sous la morgue flegmatique des Anglais en 1966. Le football, en s’accordant ce détour à Wembley, condescendait à reconnaître l’un des siens – assez important, il faut en convenir.

L’homme éclatant, poumons intacts, sans un gramme de graisse, haleine fraîche et dents blanches triompha enfin à Mexico. Il joua son chef-d’œuvre sous la direction d’un maestro de génie, Pelé! Il sembla alors que le monde de la balle avait trouvé son modèle. Las! comme il est dit dans les ballades moyenâgeuses, las, trois fois las, l’homme retomba vite dans le vice et les égarements.

La haute conjoncture (ce fut la plus basse, mais on ne le sait pas encore) fit que l’argent entra dans le temple. L’homme s’y voua, le football s’en gava. L’homme se voulut «total» comme un football du même nom qui en devenant meuble de teck avait perdu toute la sève du chêne dans le vent. On ergota sur des mots vidés de substances: engagement physique, réalisme. L’homme-robot finit par avidité en homme-loup. Il ne lui reste, disait-on, qu’à trouver le moyen de devenir un homme neuf. Comme il lui reste à remplacer les énergies par d’autres, à épurer son domaine, à redéfinir sa philosophie de l’existence.

[…] En parcourant l’histoire de la Coupe du monde, nous découvrons ces mutations, ces marées, ces maladies et ces guérisons, ces cicatrices, meurtrissures et opérations esthétiques. Mais est-il faux de dire que le monde en cinquante ans a vécu cinq siècles et que l’homme nouveau doit poindre? Or comment se dessine-t-il, puisqu’on le voit déjà? Il n’est pas assis sur un livre d’histoire mais la construit. Il participe du monde, du formidable avènement des continents oubliés. Il ne veut pas subir: ni les autres, ni la pollution, ni le désastre de la guerre, ni le carcan des militaires ou des ordinateurs. Il veut s’en rendre maître, et redonner à sa courte vie un peu de densité et de bonheur. Or, cet homme nouveau, on le voit déjà sur les terrains de football, miroirs des alentours. C’est Keegan, c’est Ondrus, c’est Causio, c’est aussi Trésor et Platini. Il n’est guère de doute là-dessus.

Extrait de: 1930-1978. Il était une fois la Coupe du monde. Editions Alta, 1978.

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