Pour les footballeurs amateurs, cela représente souvent le match d’une vie. Affronter une équipe de Super League lorsqu’on évolue dans l’anonymat des divisions inférieures est une opportunité rare, sinon unique. Sauf à Romont. L’an dernier, l’équipe fribourgeoise – qui évolue en 2e ligue interrégionale, le cinquième échelon du football suisse – a accueilli le FC Sion en Coupe de Suisse (défaite 1-6). Et voilà que cette année, elle hérite de Grasshopper.

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Dimanche, les Sauterelles découvriront la Glâne, les remparts qui protègent le bourg, le stade du Glaney… et un petit club rodé à l’accueil d’un adversaire prestigieux. «L’an dernier, nous avons vécu un mois de juillet affolant. Nous partions dans l’inconnu avec un tas de choses à apprendre, à comprendre, à entreprendre, se souvient le président Jean-Yves Python. Cette fois-ci, nous n’avons eu qu’à copier-coller notre concept d’organisation. C’est beaucoup plus tranquille.»

Tous ceux qui accueilleront des équipes de Super League ce week-end, à l’occasion des 32es de finale de la Coupe de Suisse, ne peuvent pas en dire autant. A l’excitation de recevoir un grand club succède vite la pression de satisfaire aux exigences organisationnelles. Pour les petits clubs, le véritable match se joue avant le match. Il faut prévoir la sécurité dans des stades pas conçus pour de telles affiches. Planifier le parking dans des communes pas habituées à l’afflux de visiteurs. Anticiper l’approvisionnement de nombreux spectateurs dans des buvettes qui n’en abreuvent que quelques centaines lors des rencontres de championnat.

Des policiers «dans les bosquets»

«Pour nous, c’était un véritable objectif de participer à la Coupe de Suisse. Mais le problème d’une qualification, c’est que lorsqu’on hérite d’un adversaire prestigieux, c’est carrément la galère», réalise Albert Lusa, président du FC Bassecourt (1re ligue), qui accueillera Lugano samedi. A la tête du club depuis quarante ans, le truculent personnage a vu les contraintes liées à ce genre de match évoluer dans le temps. «En 1982, nous avons reçu le grand Lausanne-Sport de Robert Kok et consorts – on a failli gagner, d’ailleurs. Je peux vous garantir qu’on ne venait pas nous parler de sécurité à cette époque.»

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Les temps ont changé. Les craintes liées au (mauvais) comportement des supporters se sont intensifiées. En Coupe de Suisse, c’est David qui reçoit, mais Goliath qui impose le menu, selon les standards de sa ligue. «L’Association suisse de football nous transmet un cahier des charges précis, qui tranche avec nos habitudes. En championnat, nous avons un seul agent d’une entreprise de sécurité à l’entrée pour vendre les tickets. Ce week-end, il y en aura 11. Nous devons aussi nous entendre avec les pompiers, les services sanitaires et la police», détaille Frédéric Danzi, président du FC Stade-Payerne, qui attend le FC Thoune samedi dans la Broye vaudoise.

Dans le Jura, Albert Lusa se plie aux exigences, mais les juge un peu disproportionnées. «Il y aura des policiers jusque dans les bosquets… Tout ça, c’est pour rien. Le match n’est pas classé à risque. Sincèrement, je crains davantage les deux ou trois interdits de patinoire du HC Ajoie, qui cherchent des occasions de faire des histoires dans le coin, que les supporters de Lugano.»

Des grillages autour du terrain

A Payerne, les fans du FC Thoune ne présentent pas de risques majeurs non plus. «Personne ne nous a dit que la situation serait dangereuse. On n’attend que 100 Bernois, qui viendront en train, précise Frédéric Danzi. Lors du tirage au sort, il ne restait que deux boules au moment de désigner notre adversaire. Ce pouvait être Thoune, ou Bâle. Bien sûr, cela aurait été incroyable d’hériter des champions de Suisse, mais je pense que l’organisation aurait été encore plus compliquée.»

Avec le FC Zurich, le FC Chippis (2e ligue interrégionale) est tombé sur un de ces (rares) clubs suisses qui véhiculent des supporters agités et des inquiétudes plus marquées. Pas de quoi ébranler le flegmatique Yves Devanthéry. «Accueillir Zurich est sans doute plus lourd que la moyenne des clubs de Super League. On fait avec. Comme notre terrain est complètement ouvert, nous avons dû installer des grillages tout autour et trouver un moyen de séparer les fans des deux camps.» En tout, quelque 700 Zurichois sont attendus en Valais, dont 580 dans un train spécial. Comme pour une finale de Coupe de Suisse, un cortège sera organisé de la gare de Sierre jusqu’au stade, avec la collaboration de la police cantonale.

Toutes ces mesures ont un coût important, surtout mis en perspective avec l’envergure financière des clubs concernés. Le CS Romontois tourne ainsi avec un budget d’environ 240 000 francs. «Pour cette seule rencontre de Coupe de Suisse, nous devons couvrir 45 000 francs de charges, estime le président Jean-Yves Python. C’est une sacrée prise de risque. L’année dernière, nous avons accueilli Sion sous le soleil, les gens sont restés tard, ils ont bien consommé et nous avons réalisé un bénéfice de quelque 20 000 francs. Mais en cas de pluie, nous sommes morts. On peut boucler avec une perte tout aussi élevée.»

La possibilité d’un exploit

A Bassecourt, Payerne et Chippis, la perspective de perdre de l’argent dans l’opération fait se hérisser les poils des responsables. «L’objectif numéro 1, c’est de vivre une journée exceptionnelle, glisse le Vaudois Frédéric Danzi. Donc nous avons offert beaucoup de billets aux sociétés locales et aux clubs de la région. Bien sûr, nous espérons faire un petit bénéfice, mais nous avons déjà fait en sorte que les comptes soient équilibrés au coup d’envoi afin de ne pas avoir de mauvaises surprises.»

Ce directeur de PME le dit: depuis le tirage au sort, «les nuits sont courtes». Albert Lusa abonde dans le même sens: «Il n’y a pas eu un jour tranquille. Pendant un mois et demi, la charge de travail est immense. Et il faut l’assumer avec une bonne partie du comité du club en vacances. On essaie de se débrouiller avec ceux qui sont là…» Mercredi, le Jurassien avait encore pris son après-midi pour descendre à la Pontaise et rencontrer le responsable sécurité de Lugano, qui affrontait le Lausanne-Sport, et observer les tifosis.

Au bout de l’effort, l’espoir. Celui de vivre un match unique, devant des supporters nombreux, et pourquoi pas de faire vaciller le colosse. «Nous avons une vraie bonne équipe de foot offensive, prévient Albert Lusa. On est capable de planter trois buts à n’importe qui. Bon, on peut aussi en prendre six…» A Payerne, Frédéric Danzi attend de ses joueurs qu’ils ne fassent pas office de punching-ball. «C’est une rencontre officielle, pas la fête au village. Les gars doivent faire en sorte de rentrer dans l’histoire.» Alors, les contraintes sécuritaires, les papiers remplis et les heures de travail prendraient tout leur sens.


Les matches

Samedi, 16h30: Stade-Payerne (2e ligue inter) – FC Thoune

Samedi, 18h30: FC Bassecourt (1re ligue) – FC Lugano

Dimanche, 14h30: FC Chippis (2e ligue inter) – FC Zurich

Dimanche, 15h: CS Romontois (2e ligue inter) – Grasshopper Club Zurich

Programme complet des 32es de finale de la Coupe de Suisse.