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Coureur blanc, cœur noir

Julien Lyona réveillé l’athlétisme suisse ce printemps en signant des chronos de niveau international surles courses de fond

Ce Genevoisde bonne famille s’entraîne «à l’africaine» avec l’Ethiopien Tesfaye Eticha

L’enfant qui sort de l’école, le jeune père sortant de la maternité à l’aube, le footballeur qui vient de marquer un but, les amoureux qui se retrouvent sur un quai de gare: lorsqu’ils sont heureux, les gens courent. Julien Lyon, lui, est heureux parce qu’il court. Au marathon de Genève début mai, on l’a vu, crotté comme un spécialiste de cross-country, franchir la ligne d’arrivée sous la pluie, un immense sourire aux lèvres. Sur toutes les photos ou vidéos que l’on peut trouver de lui avec son maillot jaune et noir du Stade Genève, ce même sourire qui illumine.

Julien Lyon, 25 ans, Genevois, est un homme heureux. Ils sont rares en Suisse à vivre la course à pied comme un épanouissement. Le sport est ingrat, l’effort violent, la discipline totale, les retombées hypothétiques. Si le running n’a jamais été aussi populaire au niveau amateur, les élites se délitent. Qui veut encore s’infliger quotidiennement souffrances et sacrifices? Lui. Il a toujours aimé ça. «A 8 ans, j’ai dit à mes parents que je voulais devenir coureur. Ils étaient un peu inquiets mais aujour­d’hui, ils sont heureux de voir que je fais ce que j’aime.»

Depuis quelques mois, ce maître de sport à l’institut Florimont a réduit son taux d’activité pour passer professionnel. Cela a moins changé son compte en banque que son emploi du temps. Il a passé de 100 à 120 kilomètres cumulés par semaine à 150 à 200 kilomètres. «C’était un peu difficile au début, le corps doit s’habituer à encaisser deux entraînements quotidiens. Mais je n’ai pas été blessé.» Mieux, il n’a manqué aucune séance. «Il est toujours positif, il a toujours envie, il ne cherche jamais à courber l’effort», note son entraîneur, Tesfaye Eticha, presque surpris de trouver une telle implication si loin des hauts plateaux de l’est africain. «Ici, les sportifs ont de la peine à se faire mal, observe l’ancien athlète Pierre Morath, ami, conseiller et sponsor à travers l’enseigne New Concept Sports, à Carouge. En course à pied, les Suisses sont dilettantes et indolents; les Africains travailleurs et acharnés. Inversion des clichés.»

Son visage hâve mangé par une barbe fine et ses cheveux coupés court sans fantaisie lui donnent des airs de François d’Assise. Comme l’apôtre du dénuement joyeux, il chemine libre et dépouillé, très grand (1,89 m), très mince (71 kilos). Tout entier tendu vers son ascèse, il s’est progressivement libéré de ses entraves: un bachelor en science éco qui ne le satisfaisait pas («je n’étais pas bien avec ça, j’ai bifurqué vers des études de sport»), la réussite matérielle, la vie réglée d’avance des gens ordinaires. Il s’est surtout affranchi du carcan mental qui freinait sa progression. «Il a pris confiance, souligne Tesfaye Eticha. En endurance, la confiance en ses capacités, c’est très important parce que vos limites sont souvent celles que vous vous fixez dans la tête.» Sur le semi-marathon, son meilleur temps était de 1h10’. Il ambitionnait de descendre un jour à 1h06 ou 1h07 et fut tout surpris lorsque son coach lui dit simplement mais avec assurance: «1h05, c’est possible.»

Il le fut plus encore lorsqu’il y parvint, très vite, presque par hasard. C’était début avril à Paderborn. «A la base, j’étais allé en Allemagne en tant que chauffeur pour un groupe d’athlètes éthiopiens. J’avais demandé un dossard à l’organisateur, pour me dégourdir les jambes. Mon plan était de faire 10 km à 3’10 au km, et d’aviser ensuite. Dès le début de course, je me suis retrouvé 4e, avec l’un des Ethiopiens que j’avais conduits en voiture. Au deuxième kilomètre, je regarde ma montre et je vois… 6’04! Je n’en revenais pas, j’étais facile, euphorique.» «Il allait de gauche à droite, parlait avec tout le monde», rigole son coach. «En fait, j’aurais pu aller plus vite mais je n’ai pas osé…»

Son chrono, 1h05’34, est pourtant la sixième meilleure performance romande de tous les temps sur semi-marathon. Pas mal pour un débutant! A l’exception d’un coureur suspendu depuis pour dopage, personne en Suisse romande n’avait couru plus vite depuis seize ans. C’était Tesfaye Eticha, aujourd’hui son entraîneur. En 1997, ce jeune champion éthiopien arrivait en Suisse comme requérant d’asile. Un statut qui sauva sa vie mais condamna sa carrière. Alors qu’il était promis aux plus grandes courses internationales, il ne put ni quitter son pays d’adoption, ni le représenter.

Entre 1998 et 2008, il remporta 18 marathons en Suisse, dont sept fois celui de Lausanne. Chacune de ses victoires était un gâchis. Lorsqu’enfin il obtint sa naturalisation en 2011, au terme des douze ans légaux de procédure, sa jeunesse avait passé. Tesfaye Eticha tenta vainement d’accrocher le wagon pour les Jeux olympiques de Londres en 2012, puis pour les Championnats d’Europe l’an dernier à Zurich. Aujourd’hui, à 41 ans, le grand champion a trop d’orgueil pour tirer un trait sur sa propre carrière mais il admet que guider celle de son jeune protégé l’intéresse davantage.

Julien Lyon n’a pas toujours eu le sourire. L’an dernier, bon athlète sans plus, il manquait de constance dans ses résultats et peinait à trouver un cadre d’entraînement épanouissant. Après sa non-sélection aux Championnats d’Europe de cross, il hésita à tout abandonner. «Les mois suivants, il m’est arrivé de m’arrêter après 1 km d’entraînement, ou au contraire d’enchaîner quatre 3000 m à 2h du matin…» Il connaissait bien sûr Tesfaye Eticha («enfant, ce n’était même pas un modèle, il était tellement supérieur!») mais n’avait jamais envisagé une collaboration. Les deux athlètes se testèrent un jour sur la route de Suisse, entre Versoix et Lausanne.

Depuis, ils sont inséparables. A l’entraînement, ce qui est rare à ce niveau, et au quotidien, où le jeune disciple boit les conseils du vieux maître. Le Genevois vit chichement, dans une discipline quasi militaire, et se nourrit à l’éthiopienne. Riz, pâte et l’injera, la galette éthiopienne (naturellement sans gluten) qui sert tout à la fois de pain, d’assiette et de couvert. Cet été, après les Universiades en Corée du Sud, ils partiront en camp d’entraînement en Ethiopie. Ce sera très dur, tout sauf des vacances, mais Julien Lyon en sourit déjà.

Le Genevois vit chichement, dans une discipline quasi militaire, et se nourrit à l’éthiopienne