«Maman, t’as mis où mes pointes?» Le tartan du stade de Bouleyres, à Bulle, grouille de très jeunes athlètes. Sur les gradins, des préados devisent sur les chronos auxquels ils aspirent. Un peu plus loin sur la piste, deux monitrices encadrent l’échauffement d’une grappe de tout-petits. Beaucoup portent l’équipement noir et rose du club local. D’autres ne font même pas d’athlétisme. L’essentiel: certains sont peut-être les futures stars nationales de la discipline.

Les révéler constitue la vocation des événements estampillés «UBS Kids Cup», comme celui de ce mardi en Gruyère. Il y en a cette année environ 1000 du même genre dans tout le pays. Ouverts à toutes et tous, ils vont réunir quelque 160 000 enfants âgés de 7 à 15 ans autour d’un «triathlon» des fondamentaux: courir (un 60 mètres), lancer (une petite balle), sauter (en longueur).

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Les résultats de chaque journée éliminatoire, comme celle de Bulle, sont compilés et convertis en points. Les meilleurs de chaque classe d’âge participeront à des finales cantonales, qui qualifieront les meilleurs pour la finale nationale au Letzigrund de Zurich, en marge du meeting international Weltklasse.

Athlètes qui s’ignorent

L’UBS Kids Cup est un processus de détection annuel à l’échelle du pays. Un gigantesque tamis à talents, qui ratisse large et trie efficace. Imaginé en 2011, le système passe pour l’un des rouages essentiels du succès actuel de l’athlétisme suisse. Simon Ehammer et Angelica Moser s’y sont fait remarquer avant de devenir vice-champion du monde de décathlon et championne d’Europe du saut à la perche, tous les deux en salle. Idem pour Jason Joseph, qui détient le record de Suisse du 110 mètres haies, ou Yasmin Giger, championne du monde du 400 mètres haies chez les moins de 20 ans.

«Une vingtaine d’athlètes passés par l’UBS Kids Cup ont déjà remporté des médailles internationales, souligne Marco Meili, chef d’un projet conjointement porté par Swiss Athletics et le Weltklasse. La densité d’athlètes de haut niveau en Suisse a massivement augmenté au cours des dix dernières années, depuis l’introduction de ce programme.»

Retour en Gruyère, où Jean-Luc Robert tient à jour d’interminables listes de résultats. «Ce projet est génial, lance le président ad interim de la Fédération fribourgeoise d’athlétisme. Je l’ai compris à la minute où il nous a été présenté quelques années avant les Championnats d’Europe de Zurich en 2014.» A cette époque, les différents acteurs de la discipline explorent nombre de pistes de développement. Ils veulent notamment élargir la base de la pyramide. Et réalisent que les écoles regorgent d’athlètes qui s’ignorent. Qui courent, lancent et sautent. L’enjeu est de repérer ceux qui le font bien. Et de leur donner envie de le faire mieux. C’est-à-dire de commencer l’athlétisme.

Défraiement des organisateurs

Pour les capter, ils imaginent une compétition motivante pour eux. Un peu par les jolis prix à gagner. Surtout par la possibilité de mesurer leur propre progression d’année en année et de se comparer non seulement à des adversaires directs mais également aux générations précédentes puisque le «triathlon» reste le même pour tous. Evidemment, l’inscription est gratuite.

Pour que le maillage d’événements couvre l’ensemble du territoire national, il restait à trouver une multitude d’organisateurs locaux. «Le coup de génie est là: c’est un concept totalement clé en main qui a été proposé», reprend Jean-Luc Robert.

Clubs sportifs, écoles ou privés peuvent s’en emparer. L’UBS Kids Cup leur fournit tous les fichiers informatiques nécessaires à la comptabilisation des résultats, des programmes d’entraînement à appliquer en amont, et bien plus encore. «La première année, on a reçu des parasols, des tables, des chaises, des bancs, se rappelle Benoît Fragnière, qui coordonne la journée du Sporting Athlétisme Bulle. On a même eu des tentes pliables qu’on n’a encore jamais utilisées…»

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Mieux: les organisateurs d’un événement perçoivent à titre de défraiement 2 francs par participant. Ils étaient environ 120 ce mardi au stade de Bouleyres. Pour une société fonctionnant sur le principe du bénévolat, ce n’est pas négligeable.

Le super talent et le football

Tous ces moyens résultent de l’engagement de la banque qui donne son nom à la Kids Cup. «On voit ce qu’il est possible de réaliser lorsqu’on a le soutien à long terme d’un gros sponsor», salue Benoît Fragnière, avant d’appeler au micro la prochaine série d’enfants attendus sur la ligne de départ du 60 mètres.

Cela fait une quarantaine d’années qu’UBS se targue d’être le «principal partenaire de l’athlétisme suisse». Sponsor de Swiss Athletics ainsi que des meetings d’Athletissima et du Weltklasse, la banque a avec la Kids Cup un impact en deux temps. A court terme, elle jouit d’une visibilité maximale lors de centaines d’événements dans tout le pays. A moyen et long terme, elle participe à faire émerger de nouvelles stars, qui offriront une meilleure exposition à la discipline à laquelle elle est étroitement liée.

Sur le terrain, on parle toutefois moins de taux d’intérêt et de placements financiers que de développement physique et de potentiel d’amélioration technique. Derrière le caractère massivement populaire, l’idée de détection de talents est omniprésente. «Le SA Bulle ne cherche pas à augmenter son nombre de membres – nous devons en refuser chaque année faute d’un nombre suffisant de moniteurs pour encadrer plus de monde, sourit Benoît Fragnière. Ce qui est intéressant, c’est vraiment de voir à l’œuvre des enfants qui n’avaient jusqu’alors pas pensé à l’athlétisme.» Il marque une pause. «Bon, parfois, le super talent, on va lui parler, il nous dit qu’il fait du foot, qu’il adore ça, et l’histoire s’arrête là…»

Intérêt international

Sur le tartan de Bouleyres, il y a tous les gabarits et tous les niveaux. C’est lors des finales cantonales que les clubs se mettent vraiment à l’affût de diamants bruts. Avec des particularités cantonales dans les techniques d’extraction. «A Fribourg, il y a un accord tacite: c’est l’entraîneur du cadre cantonal qui prend contact avec les auteurs de performances remarquables, explique Jean-Luc Robert. Et s’il y a un intérêt de leur part pour l’athlétisme, il les met en relation avec le club le plus adéquat pour lui.»

Un tel gentlemen’s agreement n’est pas à l’ordre du jour dans toutes les régions, mais les enjeux financiers restent moins importants qu’en football, par exemple, où la drague des jeunes talents peut virer à la foire d’empoigne. «L’essentiel, de toute façon, c’est de ne rater personne», continue le président ad interim de la fédération fribourgeoise.

A l’international, le succès de l’athlétisme suisse intrigue et le concept de l’UBS Kids Cup interpelle. Il y a quelques années, de passage à Zurich pour le Weltklasse, le président britannique de World Athletics, Sebastian Coe, a voulu en savoir plus. Il aurait été conquis. Le chef de projet Marco Meili ne nie pas recevoir régulièrement des «demandes de renseignements en provenance de la Suisse, de l’étranger et de différentes disciplines sportives». Pour autant, il estime que «la promotion du sport dans d’autres pays n’est pas toujours comparable à celle de la Suisse» et surtout que «chacun doit faire ses propres expériences».

Simon Ehammer: «La Kids Cup a initié un cercle vertueux»

Vice-champion du monde de décathlon en salle en mars dernier, l’Appenzellois de 22 ans est l’un des premiers membres de la «génération UBS Kids Cup» à atteindre l’élite internationale. Mais en cinq participations, il n’a jamais gagné la compétition pour enfants.

Le Temps: Quelle importance l’UBS Kids Cup a-t-elle eue dans votre parcours?

Simon Ehammer: J’y ai participé dès la première édition, alors qu’en club je ne pratiquais pas encore l’athlétisme mais le football. C’est une expérience époustouflante de se retrouver pour les finales au Letzigrund de Zurich, dans le contexte du Weltklasse, avec des stars comme Usain Bolt facilement accessibles pour échanger quelques mots et prendre des photos, et les meilleurs athlètes suisses du moment pour nous encadrer.

Combien de fois avez-vous gagné la compétition?

Aucune! J’ai participé cinq fois aux éliminatoires et trois fois à la finale nationale à Zurich, dont j’ai terminé deux fois treizième et une fois deuxième. Le niveau était haut dans ma classe d’âge, celle des jeunes nés en 2000, et moi j’étais plutôt petit en comparaison des autres. Ce n’est que vers 15 ans que j’ai commencé à connaître un certain succès et que je suis parvenu à monter sur le podium de la Kids Cup. Jusque-là, j’avais beaucoup de plaisir mais j’étais trop en retrait pour me projeter sur une carrière dans le sport d’élite. Mais à ce moment, je me suis dit que ce serait génial, un jour, de revenir au Letzigrund pour participer en tant qu’athlète au Weltklasse.

La Kids Cup est-elle à l’origine du succès actuel de l’athlétisme suisse?

Oui, c’en est une des raisons. Quand on compare ceux qui y ont participé et ceux qui obtiennent actuellement de bons résultats dans des compétitions internationales, il y a une forme d’évidence. Ce programme initie ensuite un cercle vertueux, avec de plus en plus de bons athlètes qui inspirent les jeunes enfants. De manière générale, c’est génial de voir autant de jeunes bouger autour de ces concours très simples. Courir, lancer une balle et sauter, c’est à la portée de tous, et à leur âge, il n’y a pas forcément besoin d’être dans un club pour développer de bonnes aptitudes.

Vous avez offert à la «génération Kids Cup» sa première médaille aux Mondiaux, l’argent au décathlon en salle. Quels sont vos prochains objectifs?

Cette saison, je vais participer aux Championnats du monde à Eugene, en saut en longueur, puis aux Championnats d’Europe à Munich, en décathlon. Je vais m’entraîner dur, avec l’idée de concurrencer les meilleurs et de viser le podium, même si ce sera très difficile. Mais je suis désormais entré dans le cycle olympique de Paris 2024. Tout ce qui viendra d’ici là sera super, mais je dois surtout considérer chaque expérience comme une étape vers les Jeux.

Où vous viserez l’or?

L’or serait génial. Une médaille serait déjà très bien.