Le jour se lève à peine sur Valence et, déjà, Alinghi 5 quitte le port. En ce vendredi 22 janvier, à J-17 du départ probable de la première régate, l’équipage est sur le pied de guerre. Le vent pourrait forcir dangereusement en fin de journée et chaque seconde passée sur l’eau est précieuse pour les ingénieurs, les membres de l’équipe navigante et la cellule météo du Defender suisse.

Le puissant catamaran file obstinément vers le soleil au vent de travers. Image poétique qui ne laisse rien deviner de la cohorte d’informations accumulées par les ordinateurs de bord à chaque mètre parcouru. Elles seront nécessaires pour évaluer la performance de toutes les pièces du bateau selon les conditions de navigation.

«Notre bureau d’étude a mis au point un catamaran virtuel contre lequel nous régatons à chaque sortie», explique Pierre-Yves Jorand, membre de l’équipe suisse. «La simulation nous permet d’avoir un point de comparaison comme lors des deux dernières Coupe de l’America, durant lesquelles nous avions deux bateaux.» Au port, les ingénieurs analysent les données grâce à des programmes qui confrontent Alinghi 5 avec un jumeau équipé de voiles ou de foils différents, d’un mât incliné de quelques degrés supplémentaires, etc.

Prédire les caprices météo

Pour accélérer le développement du voilier, les navigateurs ont également dû trouver des astuces pour le dédoubler. «A Ras al Khaimah, nous naviguions parfois avec deux coques différentes», poursuit le Genevois. «Nous penchions sur une coque, analysions le comportement du catamaran, puis repartions sur l’autre coque pour l’essayer à son tour.» Optimisé pour tirer parti des airs légers des Emirats arabes unis, Alinghi 5 est constamment modifié depuis son arrivé à Valence pour pouvoir affronter des vents plus soutenus.

Sur l’eau, le mastodonte est escorté en permanence par une nuée de petites vedettes transportant des membres de l’équipe navigante, des météorologues, des équipes de secours ou des photographes. Toutes les embarcations sont équipées de stations météo complètes. Le catamaran possède également ses propres capteurs qui mesurent la force du vent à différentes hauteurs du mât. «En hiver, un coussin d’air froid freine souvent la brise au-dessus de l’eau. Elle est alors beaucoup plus forte à une dizaine de mètres d’altitude», dit Pierre-Yves Jorand.

Les équipes météo sont surchargées, elles qui ne travaillent que depuis quelques semaines sur le site de la compétition. A l’entraînement, elles garantissent la sécurité de l’équipage et lui indiquent où trouver les vents les plus soutenus. Durant les régates, en revanche, elles ne pourront pas transmettre d’informations. D’où la nécessité d’apprendre à prédire les capricieuses bourrasques de l’hiver méditerranéen.

«Une autre réalité»

Un rôle plus crucial que jamais durant cette 33e Coupe de l’America. Les bateaux n’allant pas se marquer comme lors d’une épreuve de match-racing classique, ils pourront évoluer très loin l’un de l’autre et bénéficier de conditions de vent différentes. Trouver de meilleurs airs que le voisin sera le nerf de la guerre.

Pour l’équipage, habitué à manier les lourds Class America, la prise en main du véloce Alinghi 5 a demandé un temps d’adaptation. L’anticipation est devenue cruciale et la communication à bord, rendue possible grâce à des casques et des micros, d’autant plus importante. «Il faut voir venir les coups très tôt à l’avance pour avoir la bonne configuration de dérive, de mât, de position de l’équipage et de voile au moment de virer de bord», dit Pierre-Yves Jorand. «Manier ces bateaux nous plonge dans une autre réalité», ajoute Nils Frei. «Comme nous allons plus vite que le vent, il vient toujours de devant même en vent arrière. Pour chercher la prochaine risée, il ne faut donc pas regarder derrière nous mais devant. C’est un réflexe qui n’est pas naturel.»

L’équipement électronique a lui aussi nécessité un apprentissage spécifique. La puissance du catamaran oblige les membres d’équipage à travailler constamment avec une série de compteurs qui leur indiquent sa vitesse ainsi que les charges pesant sur son armature. Des indications nécessaires pour utiliser tout le potentiel d’Alinghi 5 sans risquer de le casser.

Pour Oracle, chaque entraînement prend une importance encore plus cruciale. Les régleurs du Défi américain doivent s’habituer à manier leur aile rigide, la plus grande jamais construite, avec laquelle ils n’ont encore pu naviguer que quelques jours entre Valence et San Diego. Légèrement endommagé après sa sortie en mer de jeudi, le trimaran a été réparé de nuit afin de pouvoir, lui aussi, continuer à accumuler des données. La course contre la montre est engagée. Les jours qui les séparent de la première régate paraissent sans doute bien courts à tous les professionnels affairés dans le port de Valence.