«La nuit a été très pénible. S'il y avait des degrés dans la galère, je lui donnerais 9 sur 10. J'ai subi un phénomène de bourrasques de vent de toutes directions et de toutes forces. J'avais l'impression d'être pris dans un tourbillon. Et malgré toute mon expérience en haute mer, je n'avais jamais vu une telle chose durer aussi longtemps. Il existe sur le lac Léman un phénomène appelé «bisoton» qui se produit lorsque la bise passe sous les collines du Dézaley et tombe sur le lac en faisant des tourbillons. La zone n'est pas navigable par temps de bise. J'ai donc eu des «bisotons» géants qui ont duré toute la nuit.

Le bateau faisait des virements de bord intempestifs, se couchait dans les rafales, reculait même par moment. Résultat, j'ai passé mon temps à manœuvrer, mais je n'ai pas avancé. Le matériel souffre aussi énormément. Heureusement que mon mât tient sans les bastaques (ndlr: câbles latéraux). Avoir du matériel robuste est salutaire dans ces cas-là.

Donc la nuit fut difficile. En plus, c'est un phénomène dur à comprendre parce qu'il s'agit d'une situation très spéciale avec un anticyclone très fort à 1040 hectopascal. Il est très rare de voir le baromètre monter si haut.

C'était l'avant dernière galère avant les Sables-d'Olonne. En effet, une «pétole» (ndlr: absence de vent) est prévue pour notre (Thomas Coville et moi) arrivée. Nous avons donc de fortes chances de terminer ce tour du monde sans vent. L'estimation d'arrivée? Je ne fais aucun pronostic, il faut demander à Madame Irma!

Marc Thiercelin est prévu depuis quatre jours. Lui aussi a fait le tour de la paroisse et n'a pas joué de chance. Ses difficultés sont dues à cet énorme anticyclone qui complique en ce moment l'arrivée des bateaux. Cette nuit j'étais agacé, ce matin je suis énervé. Cela fait 40 heures que je n'ai pas dormi et je manque de lucidité. Je deviens émotif et j'évite donc de penser à des choses qui pourraient susciter de l'émotion… comme l'arrivée. Je préfère me concentrer sur la marche du bateau, ce qui me donne assez de travail.

J'ai 50 milles d'avance sur Thomas Coville. Normalement, il ne devrait plus pouvoir me rattraper. Plus qu'adversaires, nous sommes devenus solidaires dans la galère. Cela rassure de savoir que quelqu'un sur la planète vit la même chose que toi. On s'appelle souvent et l'on essaie surtout de comprendre ce qui nous tombe sur le crâne. Nous avons fait 6000 milles de match racing océanique. C'est un nouveau jeu que nous avons inventé. Nous arrivons à l'épilogue et il me reste plus de cartes à jouer que lui. Il faut se dépêcher d'arriver avant que l'anticyclone ne bouche tout. Je profite car pour l'instant cela s'est un peu calmé. Le vent est plus constant en direction. Il ne varie plus que de 30° et passe de 10 à 15 nœuds. Je vais enfin pouvoir grappiller quelques minutes de sommeil.»