Ultra-trail

Course extrême: cette année, c’est la cruelle Barkley qui a gagné

Le Genevois Cyrille Berthe n’a pas réussi à boucler le premier des cinq tours de la plus terrible des courses du monde. Pis, aucun des quarante concurrents n’a terminé cette année. De quoi entretenir le mythe

Il a fallu un peu plus de 36 heures à Gary Robbins pour terminer trois des cinq tours de l’édition 2018 des Marathons de Barkley, en début de semaine. Un chrono suffisant pour valider une «fun run», mais pas pour repartir à l’assaut d’une nouvelle boucle. Des 40 concurrents au départ, le Canadien était le dernier en lice. Pour la première fois depuis 2015, personne n’ira au bout. Cette année, la course a gagné. «C’est très bien. Il faut qu’elle gagne de temps en temps», déclare le facétieux organisateur Lazarus Lake, sourire aux lèvres sous son immense barbe, aux personnes présentes.

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La Barkley ne serait pas la Barkley si des coureurs en venaient à bout chaque année. Dans les bois de Frozen Head, au Tennessee, l’épreuve souvent considérée comme la plus dure du monde envoie son petit peloton à l’assaut de quelque 200 kilomètres et 20 000 mètres de dénivelé positif, à avaler sans ravitaillement ni assistance sur un parcours non balisé. Dans des conditions météo favorables, le défi est presque impossible, seulement relevé par 15 personnes en trente ans. Cette année, le ciel a décidé de rajouter le froid, la pluie et le brouillard à la difficulté.

Comme les autres, le Genevois Cyrille Berthe a été dévoré par la course. Il n’a pas terminé sa première boucle, lui qui rêvait de la Barkley depuis deux ans et qui s’y préparait très sérieusement depuis le mois de novembre et la confirmation de son inscription. Douloureux épilogue.

L’amour de l’adversité

Il décroche son téléphone à l’aéroport de Nashville. Comme dans les meilleures chansons country enregistrées dans la ville de Johnny Cash, il y a dans son récit de la tristesse et de la joie, de la déception et de l’espoir. «Humainement, l’expérience m’a chamboulé, lance-t-il. Je n’avais jamais rien vécu de tel, dans aucune autre course. L’entente entre les participants est extraordinaire car il y a cette conscience collective que nous ne sommes pas là les uns contre les autres, mais ensemble contre la course. J’ai découvert que l’adversité était mon élément. C’était dur, mais je me sentais bien.»

Le samedi 24 mars, Lazarus Lake souffle dans sa conque à 8h30 pour signifier que le départ sera donné une heure plus tard. Cyrille Berthe s’élance avec les autres, préparé au pire. La semaine qu’il vient de passer au camping du parc d’Etat de Frozen Head lui a fait découvrir un terrain de jeu de troncs d’arbre tous identiques, de ruisseaux enchevêtrés, de sommets jumeaux et de pentes insensées. Certains jours, il a neigé. Là, au petit matin, les conditions sont assez bonnes pour courir. Les trois premières heures. Ensuite, la pluie s’invite avec toujours plus d’intensité. Et le brouillard s’en mêle.

«Comme nous naviguons avec une carte et une boussole, cela a été de plus en plus dur», raconte le Genevois de 45 ans. Pour attester de son respect du parcours, il doit déchirer dans des livres disséminés dans la nature les pages correspondant à son numéro de dossard. Il trouve les trois premiers sans problème. Ses ennuis commencent au quatrième. Face à lui, deux montagnes orientées sud se ressemblent. Il en vise une. Pas la bonne. Le temps de s’en rendre compte, il a perdu deux heures. «Mais ensuite, j’ai bien enchaîné. Jusqu’au dixième livre, aucun problème.» Il ne peut par contre pas mettre la main sur le onzième avant la tombée de la nuit.

Digne du «Blair Witch Project»

«On se serait cru dans le Projet Blair Witch, avec cinq mètres de visibilité, la pluie, et ces arbres qui se ressemblent tous.» Avec quelques autres coureurs, il s’abrite, regarde sa montre, et fait ses calculs: vu les conditions dantesques, il n’aura pas le temps de regagner le camp de base en moins de 13h20, le temps imparti pour la première boucle. Son espoir de terminer la Barkley, la «fun run» ou même d’égaler la meilleure performance suisse à ce jour (deux tours) s’envole. Il lui faudra 2h30 pour rejoindre le camping et officialiser son abandon.

Sportivement, il était – sinon frais – encore opérationnel. «Je me suis rendu compte que dans ces conditions je pouvais durer très longtemps», note-t-il au chapitre des satisfactions. Autour de la barrière jaune qui sert de point de départ et d’arrivée, il apprend que personne n’ira au bout cette année. Que certains coureurs ont renoncé avant d’avoir mis la main sur le quatrième livre. Que dans son remake du Projet Blair Witch, il s’était abrité tout près du 11e livre qu’il n’avait pas trouvé. Bref, que la Barkley n’usurpait pas sa réputation de garce qui prend un malin plaisir à embobiner ses prétendants avec un sourire en coin.

Reviendra-t-il? Oui…

Mais Cyrille Berthe est séduit. On lui demande si, dans une année, il reprendra l’avion pour Nashville, Tennessee. «Clairement, l’envie est là. Si c’était facile à organiser, je vous dirais oui tout de suite. Mais c’est un tel défi d’organisation familiale, professionnelle et financière que je ne sais pas. Mais c’est vrai que je me dis que je n’en ai pas fini avec la Barkley. Je n’ai pas pu pousser assez loin pour voir où se situent mes limites, et j’aimerais avoir l’occasion de le découvrir.»

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