Après des mois de tractations plus ou moins secrètes en marge des réunions du CIO, d'esquisses de programmes électoraux et d'alliances, il était temps que les favoris à la succession de Juan Antonio Samaranch au poste de président du Comité international olympique sortent du bois. C'est désormais chose faite, avec l'annonce officielle intervenue lundi après-midi de la candidature de Jacques Rogge. Ce chirurgien belge de 59 ans, actuel vice-président de la commission médicale du CIO, est le troisième concurrent à se lancer dans la course, après le Hongrois Pal Schmitt, chef du protocole, et l'Américaine Anita DeFrantz, première vice-présidente, tous deux généralement considérés comme d'aimables outsiders. Le Sud-Coréen Un Yong Kim, le puissant président de la Fédération internationale de taekwondo et de l'Association générale des fédérations internationales de sports, confirmera officiellement son intérêt mardi prochain. Quant à Richard Pound, l'homme fort du marketing olympique, il annoncera sa décision la semaine prochaine. «Il a très envie de ce poste, assurent plusieurs de ses proches. Un refus de sa part serait une surprise.»

A deux semaines de la date limite d'annonce des candidatures, et à trois mois et demi de l'élection du nouveau président du CIO, le 16 juillet à Moscou, la conférence de presse organisée lundi par Jacques Rogge à Bruxelles marque le véritable début de la campagne pour l'accession au poste le plus convoité du monde sportif. Après vingt et un ans de règne, Juan Antonio Samaranch s'apprête à passer la main. Et, en coulisses, les alliances se mettent peu à peu en place, davantage basées sur des amitiés personnelles et des réseaux d'influence que sur de véritables programmes électoraux. Ainsi, dans les arcanes du CIO, on évoque avec une insistance croissante un présumé accord passé entre Pal Schmitt (59 ans) et Un Yong Kim (70 ans). Au terme de celui-ci, le premier aurait accepté de soutenir le second, qui ne pourrait briguer que deux mandats présidentiels de quatre ans en raison de la limite d'éligibilité fixée à 75 ans. En échange, le rusé Sud-Coréen ferait marcher ses vastes réseaux d'influence en Asie, en Afrique et en Amérique latine une fois son but atteint, pour favoriser l'accession de Pal Schmitt au trône. Une forme de retour en grâce pour Kim, impliqué dans la cabale contre Sion 2006, blâmé par la commission d'enquête interne pour son rôle dans le scandale de Salt Lake City, et désormais considéré comme le favori numéro un dans la course à la présidence par le bulletin allemand Sport Intern, très au fait des batailles de coulisses.

Mais ce scénario laisse perplexes bien des experts du monde olympique. «Pour son image de marque, le CIO peut difficilement se permettre d'élire un homme dont le fils est inculpé dans le procès qui doit débuter à Salt Lake City cet été, estime l'un d'eux. Kim souffre d'un autre handicap: à la base, il ne vient pas du monde du sport. Et il s'est déjà fait un certain nombre d'ennemis en laissant entendre qu'il pourrait délocaliser tout ou partie de l'administration du CIO en Asie.» En revanche, il pourrait jouer un rôle décisif dans le duel annoncé entre Jacques Rogge et Richard Pound (LT du 12 septembre 2000), puisque l'élection du 16 juillet se déroulera à la majorité absolue. «Si effectivement Kim est éliminé au deuxième ou au troisième tour, les candidats restants voudront bénéficier du report de voix (le CIO compte actuellement 124 membres, ndlr), remarque l'expert. Ils ont donc intérêt à s'entendre avec lui.»

Voilà qui, a priori, n'arrange pas les affaires de Richard Pound (59 ans). L'ex-nageur canadien présidait la commission d'enquête qui a infligé un carton jaune à son collègue sud-coréen dans l'affaire de Salt Lake City. Mais, à en croire plusieurs membres, les rapports entre les deux hommes se sont normalisés. Et Richard Pound possède d'autres atouts importants. A commencer par l'appui de deux personnalités influentes au sein du CIO: l'Australien Kevan Gosper, longtemps pressenti comme candidat, et l'Israélien Alex Gilady, vice-président de la chaîne de télévision NBC, l'une des sources de financement les plus importantes du CIO. Président ad interim de l'Agence mondiale antidopage, Richard Pound est surtout l'homme clé des très lucratifs contrats de sponsoring et de droits de retransmission télévisée signés par le Comité ces quinze dernières années.

Jacques Rogge, lui, véhicule une image plus consensuelle, mais aussi plus lisse. «Une image un peu trop parfaite, qui ne plaît pas à tout le monde», constate l'un de ses collègues. Ancien champion de voile, il occupe aujourd'hui les fonctions de président de l'Association des comités nationaux olympiques européens et de vice-président de la commission médicale du CIO. Réputé comme un excellent gestionnaire, président des commissions de coordination des Jeux de Sydney 2000 et d'Athènes 2004, il tire actuellement le bénéfice du succès des derniers JO, et des progrès observés ces derniers mois dans la préparation en Grèce. Et il pourra compter dans sa campagne pour la présidence sur un chef de cabinet de poids, en la personne du secrétaire général de l'Association des comités olympiques européens: Mario Pescante, l'un des grands artisans de la victoire de Turin dans la course aux JO de 2006 au côté d'un certain... Un Yong Kim.