Tennis

Sur le court, Novak Djokovic se bat contre lui-même

Revenu d’une blessure au coude et d’une crise existentielle, l’ex-numéro 1 mondial tente de redevenir le champion qu’il était il y a peu. Le processus est laborieux mais chaque victoire lui permet d’avancer un peu

A Roland-Garros, les premiers tours ont des allures d’inventaire. Derrière Rafael Nadal, l’ordre n’est qu’apparent et le passage en revue des forces en présence révèle en premier lieu des faiblesses. Il y aura forcément un joueur en finale le 10 juin face à Nadal, mais lequel?

A l’exception du Belge David Goffin, en contrôle face au jeune Français Corentin Moutet (7-5 6-0 6-1), les autres têtes d’affiche engagées mercredi ont souffert. Le Japonais Kei Nishikori (contre Benoît Paire), l’Allemand Alexander Zverev (face à Dusan Lajovic) et le Bulgare Grigor Dimitrov (contre Jared Donaldson) ont bataillé jusqu’à la limite des cinq sets pour passer.

L’état des lieux ne peut se faire sans évoquer Novak Djokovic, par habitude ou par prudence sans doute plus que par conviction. Le Serbe a lui battu en trois sets (7-6 6-4 6-4) le jeune Espagnol Jaume Munar (21 ans), sorti des qualifications. Djokovic n’a toutefois pas marqué les esprits, ce dont il convient lui-même. «Je ne suis pas très satisfait, j’ai eu des hauts et des bas, et heureusement des hauts aux bons moments pour gagner le match.» Ses «bas» ont été vécus dans d’étonnantes démonstrations de découragement et de lassitude. Tête basse ou le regard perdu dans le vague au-dessus des tribunes du court Suzanne-Lenglen, tout dans son body language exprimait le relativisme, le dérisoire, l’«à-quoi-bonisme».

Tout changer, tout recommencer

Depuis un an, le cas Djokovic fascine les observateurs. En apparence, il est toujours le même, ses jambes arquées promenant sa cambrure de coq de fond de court. Son classement (il n’est que 22e mondial) et ses résultats (aucun titre, aucune finale en 2018) indiquent pourtant que quelque chose a changé. Le point de bascule date de juin 2016, lorsqu’il remporte Roland-Garros. Il est à ce moment-là le détenteur des quatre titres majeurs et semble lancé vers le Grand Chelem calendaire. Mais il chute à Wimbledon, implose aux Jeux olympiques de Rio et rompt en finale de l’US Open face à Stan Wawrinka.

On croit au coup de fatigue mais les choses ne s’améliorent pas. Des problèmes personnels et une blessure au coude viennent ajouter à son désarroi. Il se sépare de Boris Becker, se place sous la coupe d’un gourou et fait appel à Andre Agassi, sans conséquence positive. Alors il change tout. Vire son entraîneur de toujours Marian Vajda, son préparateur physique Gebhard Phil-Gritsch et son kiné Miljan Amanovic. La douleur au coude devient de plus en plus lancinante.

Craignant l’opération, il met un terme à sa saison 2017 le 12 juillet déjà, après son élimination à Wimbledon. Pendant six mois, il cherche un sens à sa vie, relativise les victoires et les défaites, tente de reconnecter son tennis au plaisir. On le revoit à l’Open d’Australie avec une gestuelle atrophiée au service pour soulager son coude. Un désastre. Son clone coréen, Hyeon Chung, le domine à son propre jeu. Djokovic baisse enfin les armes, vire son nouvel entraîneur Radek Stepanek, remercie Agassi et accepte de se faire opérer.

Besoin de se remotiver

Lorsqu’il revient au printemps, Marian Vajda est à nouveau à ses côtés. Le duo reprend tout depuis le début. «On est en partie revenu aux basiques, pour bien comprendre les fondamentaux de mon jeu, explique Djokovic. En insistant sur mes points forts, pour les faire remonter à la surface.» Parallèlement, il travaille sur son ressenti, ses souvenirs, pour ramener à la surface l’enfant enfoui en lui. «J’ai eu besoin de revenir à l’époque où j’ai commencé le tennis, me dire pourquoi j’avais débuté. Il a fallu que je m’en souvienne pour me réinspirer, me remotiver.»

Il assure être heureux et ne pas vouloir «être le même qu’il y a trois ou quatre ans. J’ai une vie différente, j’ai deux enfants. Il y a beaucoup d’autres choses qui sont prioritaires désormais dans ma vie, ce n’est plus uniquement le tennis. Je dois m’adapter à cette situation et essayer de trouver la meilleure solution possible pour tout équilibrer et m’épanouir dans tous les aspects de la vie.»

«Trop penser, ce n’est pas bon»

A l’entendre, on devine que tout cela est fragile, qu’il cherche toujours le bon dosage entre implication et détachement. Une question sur la «dureté» de sa situation et il évoque la faim dans le monde pour relativiser. Cette comparaison hors de propos traduit ses doutes existentiels. Dans le sport de haut niveau, ces questions somme toute banales sont un venin. «Quand tu penses trop pendant un match, ce n’est pas bon. A ce niveau, tu n’as pas le temps pour ça. Tu dois être réactif et agir. J’ai commencé à trop réfléchir.»

Ses adversaires, eux, doutent beaucoup moins lorsqu’ils l’affrontent. Alors qu’ils partaient quasiment battus d’avance, tous se disent désormais que le «Djoker» est prenable. De l’autre côté du filet, Djokovic perçoit ce changement. Il n’a pas peur mais c’est lui désormais qui doit se rebâtir une confiance. «C’est quelque chose de nouveau pour moi, mais c’est ma situation actuelle et je dois faire avec. Plus je vais jouer des matchs et plus je vais reconstruire cette confiance progressivement.»

A Rome, juste avant Roland-Garros, Novak Djokovic a réussi son meilleur tournoi depuis bien longtemps, se hissant en demi-finale et offrant une bonne résistance à Rafael Nadal, vainqueur 7-6 6-3. «Je ne suis pas au niveau que je souhaiterais mais je comprends que c’est un processus et que les choses prennent du temps. J’essaie de ne pas abandonner et de retirer le positif de la situation.»

Publicité