Le tableau est saisissant. Il y a cette foule – estimée par les organisateurs à 45000 individus – qui quitte l'aire d'arrivée du géant des championnats du monde de St. Anton. Et puis il y a ce petit groupe de 150 à 200 fans de Michael von Grünigen qui descend à son tour et que l'on remarque à ses bannières à l'effigie du nouveau champion du monde de géant. A ses nombreux drapeaux suisses aussi. Que l'on entend à la vigueur du son déployé par ses toupins. Soudain, la marée humaine se sépare en deux pour laisser passer ces joyeux Helvètes. Quelques personnes applaudissent en signe de respect. Du bout des doigts, bien sûr, car l'Autriche vient de vivre un drame national: Hermann Maier – battu encore par le Norvégien Kjetil Andre Aaamodt et le Français Frédéric Covili – quittera en effet les Mondiaux sans la moindre médaille d'or. Un affront pour le maître du monde du ski. Et pour ceux qui habitent ce pays.

Les supporters de Michael von Grünigen, eux, demeurent sobres. Pas de cris tapageurs. Pas de provocation. Juste ce sourire de satisfaction aux commissures des lèvres. Et ces toupins agités vigoureusement comme pour dire: «Ce paysan bernois est des nôtres.» Voilà à peine une heure que Michael von Grünigen a conquis le deuxième titre mondial de sa carrière après celui obtenu à Sestrières en 1997. Ses fans savent qu'il leur faudra pourtant patienter de longs instants encore avant d'entrer en contact avec lui, tant les sollicitations qui attendent leur héros sont nombreuses. Qu'importe. Le titre est là et on l'arrosera à un autre moment. En comité restreint comme il sied aux gens modestes et chaleureux.

Son titre, Michael von Grünigen est allé l'arracher au prix d'une deuxième manche d'anthologie. Quatrième seulement sur le premier tracé, derrière le Norvégien Kjetil Andre Aamodt, l'Autrichien Christoph Gruber, l'Italien Alessandro Roberto, et à égalité parfaite avec son grand rival «Herminator», le skieur de Schönried s'est arraché les tripes sur le second tracé. «Lors de la première manche, explique-t-il après coup, la visibilité n'était pas parfaite. J'ai skié sur la retenue tout en sachant que je pourrais accélérer dans la manche décisive.» Et quelle accélération. Seul l'Italien Massimiliano Blardone s'est montré plus rapide que «Mike». Les autres, tous les autres, ont reçu une leçon de ski.

«Je savais que Michael allait gagner, s'écrie littéralement fou de bonheur Hubert Gritzner, le serviceman de von Grünigen, dans l'aire d'arrivée. J'en étais tellement persuadé que j'ai même parié 500 schillings (environ 57 francs) sur lui. C'est le plus beau jour de ma vie à l'exception de la naissance de ma fille.»

Effrayé par la forêt de micros placés juste devant lui lors de la conférence de presse d'après course, Michael von Grünigen est égal à lui-même: posé, calme, discret. A chaque question, il apporte de sa petite voix une réponse circonstanciée. Que pense-t-il de son duel avec Hermann Maier? Est-il heureux de l'avoir battu à nouveau? «Pour Hermann, cela n'a pas dû être facile. Contrairement à moi, il a disputé la descente mercredi. Cela a dû lui coûter passablement d'énergie et de force.» – Avez-vous craint de craquer en deuxième manche alors que vous aviez le même chrono que votre rival autrichien? «Disons que j'aurais préféré avoir une seconde d'avance mais, bon, je savais que je pouvais le battre. Ce qui me fait plaisir, c'est de gagner ici en Autriche. Et équipé de skis autrichiens.»

S'il l'a emporté, Michael von Grünigen le doit non seulement à ses skis, à Hubert Gritzner ou à son talent naturel mais aussi et surtout à son immense expérience. A sa volonté jamais prise en défaut. «Mike» est un grand travailleur, explique Patrice Morisod, l'un des entraîneurs du géantiste qu'il côtoie depuis vingt ans. Il accepte toutes les remarques sans sourciller. C'est le genre de coureur avec lequel il n'y a jamais de problème.» «La grande force de Michael, c'est sa capacité à évoluer et à mettre très vite en pratique ce qu'il apprend, complète Didier Bonvin, le patron de la relève suisse. «Mike» est le Alain Prost du ski. Il est fin dans tous les réglages. Il remarque facilement ses défauts techniques et de matériel. Mais, contrairement à beaucoup de skieurs, il est aussi capable de trouver immédiatement des solutions. C'est peut-être ce qui lui vaut cette efficacité sur les skis.» Une efficacité qui a promu jeudi Michael von Grünigen dans le panthéon des géantistes.