Golf

A Crans-Montana, ma famille d’abord

L’Omega European Masters ne se contente pas de séduire les joueurs: le tournoi offre à leurs femmes et à leurs enfants la perspective de bons moments dans une station vivante. Dans un milieu qui met la solidité des couples à l’épreuve, ce n’est pas anodin

Aux abords directs du trou numéro 18 du golf de Crans-sur-Sierre, l’accès au Player’s Lounge est très contrôlé. Même les photographes officiels ne franchissent pas le seuil. C’est là qu’avant d’entrer en piste, les joueurs viennent trouver calme et boissons fraîches. Ils ne sont pour autant pas tout à fait seuls. A travers les baies vitrées, on voit des enfants en polo blanc courir dans tous les sens et des femmes au look casual chic savourer un café. L’Omega European Masters se veut le paradis des familles.

Beaucoup d’autres tournois se déroulent en périphérie des grands axes. Les greens s’étendent à bonne distance des centres-villes où grouille la vie. Sur le Haut-Plateau, les golfeurs et leurs accompagnants trouvent tout sur place. Ils transitent à pied de leur hôtel au parcours, d’où ils peuvent gagner boutiques et restaurants en quelques pas.

Leurs épouses apprécient elles aussi de ne pas être confinées aux infrastructures du tournoi. «Je sais que certaines jouent un rôle dans le fait que leurs maris viennent ici, confie le directeur de l’organisation, Yves Mittaz. Nous n’avons pas le meilleur parcours de golf, mais nous proposons clairement le meilleur package global.»

L’enjeu familial

Le remarquer est une chose; l’exploiter en est une autre. En Valais, on l’a bien compris. Quatre personnes gèrent dans un hôtel une garderie réservée aux enfants des joueurs; ils sont chaque jour une petite dizaine à s’y amuser pendant que leurs mamans sont libres de profiter des charmes de la station, ou même de ses environs. Dans le Player’s Lounge, un bureau propose une large palette d’activités touristiques pour se changer les idées: spa, parcours dans les arbres, visite du lac souterrain de Saint-Léonard…

Inaccessible cette année en raison de travaux de rénovation, l’excursion au glacier de la Plaine-Morte a d’habitude beaucoup de succès. «Certains y voient la neige pour la première fois. Pour s’entraîner et jouer des tournois, les golfeurs fuient les conditions hivernales toute l’année», souligne Yves Mittaz. Comme beaucoup de sportifs d’élite, les golfeurs sont des saltimbanques – toujours entre deux villes – pour lesquels mener une vie de famille stable est un réel défi.

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L’enjeu existe dans toutes les disciplines. Les footballeurs sont encouragés à se ranger très jeunes auprès d’une femme pour se garder de céder aux sirènes de la nuit. Le «Cycliste masqué», dans son livre sur les coulisses du vélo, explique considérer son corps comme «sa boutique», et que celle-ci a nécessairement besoin d’une tenancière. Même Roger Federer est un homme avant d’être un joueur de tennis. «Si mon corps, mon esprit ou ma femme me demandent de ne plus jouer, ou si mes enfants en ont assez de cette vie, j’arrête demain», a-t-il un jour déclaré en interview.

S’entraîner moins, gagner plus

Le golf rajoute la longueur d’une carrière à la problématique. «Au football, au tennis, on joue jusqu’à 35 ans, valide Yves Mittaz. Au golf, on peut tirer dix ans de plus puis jouer les prolongations sur des circuits pour anciens aux Etats-Unis. Ça ne finit jamais.» Bien des couples n’y résistent pas. Les divorces sont fréquents. Alors, ceux qui ne veulent pas céder au fatalisme aménagent leurs habitudes.

Vainqueur de l’Omega European Masters l’an dernier, Alex Norén est arrivé cette semaine à Crans-Montana jeune marié, en compagnie de son épouse Jennifer et de leur bout de chou d’une année et demie. A 35 ans, le Suédois est douzième mondial, au top de sa forme, mais il explique avoir reconsidéré son approche. «J’aime toujours le golf, mais je veux désormais y passer moins de temps. Je pouvais par le passé m’entraîner dix heures par jour. C’est plutôt cinq, désormais. Je tiens à me consacrer à ma famille.» Ce qui ne revient pas à s’engager sur la pente descendante. «J’essaie d’optimiser les choses. Je choisis les meilleurs coaches, les meilleures conditions d’entraînement. Je mise sur l’efficacité.»

S’entraîner moins pour gagner plus? L’idée peut surprendre. «Mais au fond, si un joueur est malheureux à l’entraînement, il sera moins performant que s’il y arrive frais et content parce qu’il voit son enfant grandir», valide Julien Clément. Le Genevois a longtemps été le grand espoir du golf suisse. Aujourd’hui, il a tourné la page et ne compte plus sur ses résultats pour vivre.

«Pour mener de front carrière et vie de famille sur le long terme, il faut pouvoir subvenir à tous les besoins des siens, estime-t-il. Pour moi, ce n’était pas possible. Mon épouse travaille. Elle ne pouvait pas me suivre sur tous les tournois et à la longue, c’est pesant.» Julien Clément s’était fixé une limite à 35 ans pour se hisser suffisamment haut dans la hiérarchie et pouvoir capitaliser sur ses performances. Faute d’y être parvenu, il a entamé une reconversion professionnelle.

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«Une vie de sacrifices»

Du haut de son expérience et d’une vie passée sur les greens, Miguel Angel Jimenez (53 ans) avoue que gérer sa vie de famille est un challenge qu’on ne relève jamais complètement. Il se dit ravi de son parcours, mais à ses deux fils qui souhaitaient devenir golfeurs, il a souvent répété que les seuls moments qu’il regrettait étaient ceux qu’il avait passés loin d’eux. «Je leur ai expliqué que c’était une vie de sacrifices. Ils l’ont quand même choisie.» Comme lui ne veut pas en changer. En 2014, c’est sur un green qu’il a fait célébrer son deuxième mariage. Son épouse Susanna est avec lui à Crans-Montana, où elle ne perd pas une miette des performances du vétéran espagnol.

D’autres, pendant que leurs maris jouent, préfèrent s’évader en virée shopping ou ailleurs. Jamais bien loin. «L’Omega European Masters, ce n’est pas un tournoi, c’est une expérience», dégaine Yves Mittaz avec le sens de la formule d’un concepteur pub. Les joueurs en sont conscients et reviennent année après année. Pour préserver ce petit paradis où l’on soigne son palmarès autant que son couple, ils tolèrent sans problème un peu d’agitation et quelques pleurs dans le Player’s Lounge.

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