Cinéma

«Creed», nouveau champion au boxe-office

Succès critique et populaire, le nouveau volet de la saga Rocky s'inscrit dans une longue tradition. A l'écran, la boxe met les autres sports KO

Depuis ce mercredi, Rocky Balboa est de retour sur les écrans par la grâce du film «Creed». Pas pour un énième come-back sur le ring, mais dans un nouveau rôle de coach plus en phase avec l’âge de son interprète, Sylvester Stallone (69 ans). Il a déjà empoché le Golden Globe du meilleur second rôle; il pourrait récidiver aux Oscars dans la même catégorie.

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Il ne tient par contre pas la caméra – comme dans Rocky II, III, IV et «Rocky Balboa» – mais la confie à Ryan Coogler (29 ans), né une décennie après la sortie du premier volet de la saga (réalisé, celui-là, par John G. Avildsen). Sa jeunesse ne l’empêche pas de récolter un joli succès critique, et surtout de rajouter une référence à la très longue liste des films consacrés à la boxe. «Depuis les origines du cinéma, on estime généralement à plus de 460 le nombre de films dont elle est le sujet», écrivaient, en 1991, Michel Chemin et Gilles Lanier, dans «La boxe dans son siècle». Vingt-cinq ans plus tard, le catalogue s’est encore enrichi de bien des longs-métrages.

La boxe et les autres sports

Dès les films fondateurs, dont «Gentleman Jim» (en 1942) et «The Set-Up» («Nous avons gagné ce soir» en VF, 1949), beaucoup sont considérés comme de très bonne facture, voire récompensés. En 2004, «Million Dollar Baby», de Clint Eastwood, récolte quatre Oscars; «Rocky» en avait obtenu trois en 1976; «Raging Bull», de Martin Scorsese, deux en 1980, entre autres. On retrouve ces deux derniers films en 2014, quand «The Hollywood Reporter» établit une liste des cent films préférés d’Hollywood (que chaque cinéphile contestera à sa guise) après avoir sondé plus de 2100 personnalités de l’industrie. Ils figuraient aux 91e et 65e positions. Ils étaient aussi les deux seuls films du palmarès articulés autour d’une thématique sportive.

Pourtant, le cinéma s’est toujours intéressé au sport au-delà des limites du ring. Les disciplines nord-américaines – basketball, baseball et foot US notamment – ont inspiré de nombreuses productions, mais peu jouissent du prestige des meilleurs films consacrés au noble art. Même le sport le plus populaire du monde doit s’incliner: malgré pléthore de fictions évoquant de près ou de loin le ballon rond (dont beaucoup sont britanniques), rares sont celles qui ont véritablement marqué les esprits. Le football marche moins bien au cinéma que le cinéma au football, ricaneront les adeptes de foot-bashing.

Photogénie et dramaturgie

Le film de boxe peut, de son côté, être considéré comme un genre à part entière, «au même titre que celui de karaté ou de prison», soutient le docteur en cinéma Régis Dubois dans «Hollywood, cinéma et idéologie» (Sulliver, 2008). «La boxe doit pour une bonne part ce privilège (d’être souvent traité, ndlr) à sa photogénie et à sa dramaturgie. […] Esthétiquement beau, parce que doté d’une musculature parfaite, évoluant à demi-nu dans ce qui s’apparente à une danse à la fois violente et gracieuse, le boxeur séduit et suscite le désir. […] A l’instar du matador, le boxeur défie un peu la mort à chaque fois qu’il enjambe les cordes.»

La boxe, naturellement plus que les autres sports, fonctionne comme la métaphore d’un combat. Car, souvent, les films l’utilisent comme une trame pour raconter une histoire qui va bien au-delà de la problématique sportive: la lutte pour accepter un lourd handicap («Million Dollar Baby»), obtenir justice («Hurricane Carter»), se relever d’un déclassement social («La rage au ventre») ou se défaire de l’influence négative de ses proches («The Fighter»).

C’est pareil avec les films qui s’intéressent à d’autres disciplines. «Invictus» est moins un long-métrage sur le rugby qu’un récit sur l’Appartheid, «Rasta Rockett» n’est pas une ode au bobsleigh mais à la poursuite de ses rêves les plus fous et «Coup de tête» n’est pas «un film sur le foot, mais sur la façon dont le succès change le regard des gens», a un jour expliqué son réalisateur Jean-Jacques Annaud à So Foot.

Un casse-tête

Mais même si ce n’est que pour quelques séquences, la boxe a toujours un avantage sur les autres sports à l’heure de devenir objet de cinéma. Il est plus facile de reconstituer, en studio, les 36 à 64 mètres carrés d’un ring que les 6000 d’un terrain de football, et d’y ancrer un récit compréhensible. «La difficulté, c’est que j’avais tourné des actions du vrai match Auxerre-Troyes qu’il fallait que je finisse avec mes figurants, se rappelle Jean-Jacques Annaud. Je ne vous explique pas le casse-tête au tournage comme au montage.»

Egalement dans So Foot, le réalisateur allemand Wim Wenders développe: «Filmer le football sur pellicule au stade est impossible en plan-séquence, parce qu’aucun plan ne permet de comprendre l’aspect tactique.» Autant de considérations transposables aux autres sports d’équipe, mais certainement pas à ceux de combats: l’unité de lieu y est plus circonscrite et l’action tient dans les coups que se donnent deux uniques protagonistes.

Depuis des décennies et probablement pour d’autres encore, des acteurs jouent donc des boxeurs. Paradoxal pour une discipline où il n’est justement jamais question de jeu. «On joue au hockey, au baseball ou au golf, mais à la boxe, on ne joue pas, on ne peut pas jouer», assure le boxeur canadien Antonin Décarie. Si la boxe a des atouts pour séduire le cinéma, le cinéma a en l’occurrence un avantage, qu’a un jour remarqué Sylvester Stallone: «La boxe est un excellent exercice, tant que vous pouvez crier Coupez! quand vous en avez besoin.»

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