Hier, Fabio Celestini est descendu du bus de la «Nati» avec un de ses enfants dans les bras. Le second suivait, la main dans celle de sa mère. Au lendemain du match contre la Croatie, les Suisses avaient quartier libre. Mieux: les épouses et amies des joueurs étaient les bienvenues, comme ce sera le cas après le match de jeudi contre l'Angleterre. Puis, après celui de lundi, si la Suisse est qualifiée…

«Apporter un peu de sa maison ici, c'est très important, a souligné Köbi Kuhn. Pour que l'ambiance dans notre groupe reste bonne après deux semaines, il faut que les joueurs puissent se changer les idées. Et puis, entendre des cris d'enfants au déjeuner, c'est formidable!»

Que l'enfant d'un footballeur professionnel puisse regarder son père s'entraîner peut sembler normal. En réalité, cette présence est à mettre au rang des victoires. Elle prouve qu'en football aussi les mœurs évoluent. La légende de ce sport est faite de camps d'entraînement monastiques où les joueurs, retirés du monde, préparent dans l'austérité les exploits à venir. La frustration et l'isolement, l'obéissance à la figure tutélaire de l'entraîneur ont longtemps été la règle.

Alain Sutter ne le sait que trop bien. Gaucher merveilleux, auteur de deux buts dans l'éclatante victoire de la Suisse contre la Roumanie au Mondial américain de 1994, il regrette amèrement les choix du sélectionneur d'alors, Roy Hodgson. «Nous aussi avions le droit de voir nos compagnes le lendemain des matches, se remémore-t-il. Mais c'était notre seule distraction. Le reste du temps, la consigne était de ne pas quitter l'hôtel. Nous étions comme encasernés.» Hodgson avait réuni ses troupes quatre semaines avant le départ pour les USA. L'aventure en a duré six au total. «C'était le premier tournoi de Roy. Il est facile de dire qu'il s'est trompé aujourd'hui. Mais le danger, reprend Alain Sutter, c'est de ne plus en pouvoir de fréquenter les mêmes personnes 24 heures sur 24.»

Le surdoué n'a jamais aimé les longues réclusions collectives qu'impose le statut de salarié d'un grand club. «Au Bayern Munich, avec deux matches par semaine, les voyages, les préparations spéciales, etc., j'étais loin de chez moi six jours par semaine à certaines périodes. Cette existence-là m'a rendu malheureux. J'ai perdu la joie de jouer et je me suis rendu compte que je n'étais pas prêt à offrir ma vie au football. C'est en partie ce qui m'a fait arrêter.»

Daniel Jeandupeux, bon connaisseur de l'équipe suisse de football pour en avoir fait partie et pour l'avoir dirigée, voit dans cette vie de vagabond une bonne raison d'inviter les familles: «Aujourd'hui, les sportifs sont trop souvent loin de chez eux pour les empêcher de voir les leurs lors de compétitions qui durent plusieurs semaines.» D'Erwin Ballabio, son sélectionneur en 1968, à Roger Vonlanthen, en passant par René Hussy et Miroslav Blazevic, lui n'a jamais vu une femme de joueur être autorisée à franchir le palier de l'équipe.

La gestion de la tension au sein d'un groupe est un art que les sélectionneurs ont longtemps méprisé. Köbi Kuhn en a souffert lui-même puisque, pour avoir bu une bière de trop à Oslo, la veille d'un match de qualification à la Coupe du monde 1978, il fut exclu de l'équipe suisse.

Comme entraîneur, Daniel Jeandupeux avait amené le FC Zurich en tournée africaine. Après deux jours à Dakar, huit à Abidjan, le séjour se concluait par huit jours au Club Med. C'est là que les joueurs ont commencé à se disputer, certains différents étant réglés aux poings. «Cela m'avait beaucoup marqué, dit-il. La gestion de la tension dans un groupe est une affaire subtile.»

«Aujourd'hui, les rigueurs des temps passés sont impossibles à imposer aux jeunes joueurs, reprend Alain Sutter. La figure tutélaire de l'entraîneur a perdu de son autorité. Les sélectionneurs devraient responsabiliser encore plus les joueurs. Il faut en finir avec les clichés qui veulent, par exemple, que la défaite de l'équipe de France au Mondial 2002 est due au fait que leur hôtel était ouvert aux familles. Mon avis est que ces joueurs, à la fin d'une saison épuisante durant laquelle ils ont trop habité hors de chez eux, n'avaient plus la motivation nécessaire.»