Cela fait bizarre de se dire que le grand bureau vert de Vidy sera bientôt occupé par un nouveau président. Et pourtant, après vingt ans à la tête du Comité international olympique (CIO), Juan Antonio Samaranch s'apprête à passer le flambeau, le 16 juillet prochain à Moscou. «Serein», après avoir traversé l'an dernier la plus grosse crise de l'histoire de l'olympisme et de son règne sans partage. «Le choc a été rude. Mais nous avons nettoyé la maison: le CIO est ressorti plus fort de cette période», se plaît-il à répéter. Depuis la session de décembre passé au cours de laquelle Juan Antonio Samaranch a réussi à faire passer ses réformes, la structure même du CIO est en transformation: le nombre d'athlètes admis au sein de l'assemblée augmente, le nombre de membres nommés à titre individuel est désormais limité. Les villes candidates à l'organisation de Jeux olympiques, qui ne peuvent plus inviter de membres du CIO en visite, devront également passer par une première phase de sélection, un processus que les dix villes en course pour les Jeux d'été 2008 expérimenteront lundi à Lausanne.

A la veille de ses derniers Jeux, le septième président de l'histoire du CIO évoque pour Le Temps les grandes questions qui tournent autour de Sydney, la situation du CIO et son avenir personnel.

Le Temps: Quatre ans après les problèmes d'organisation d'Atlanta, quel est votre état d'esprit avant les Jeux de Sydney?

Juan Antonio Samaranch: On ne peut rien comparer avant le début des Jeux. Mais je suis optimiste. Nous avons connu moins de problèmes avec Sydney qu'avec Atlanta. Les difficultés rencontrées en 1996 – l'informatique, les transports, la sécurité – ont servi de leçon. Les fédérations sportives internationales sont satisfaites. Même la vente des billets, qui fait les gros titres des médias parce que près de 2 millions de billets restent à vendre, est un succès. Si l'on compare le nombre de billets vendus à la population de l'Australie, on atteint des records.

– Certains secteurs vous donnent-ils plus de soucis que d'autres?

– Je ne suis jamais tranquille. Les Jeux sont une énorme manifestation; il peut toujours y avoir des dangers. Je ne suis tranquille que le dernier jour.

– On a évoqué des problèmes d'organisation dus au gigantisme. Si le nombre de sportifs admis a été plafonné à un peu plus de 10 000, le nombre d'épreuves va encore augmenter, passant de 271 à Atlanta à 294 à Sydney.

– Ce problème est réglé. Désormais, nous ne pouvons plus accepter de nouveaux sports sans en supprimer. D'autant que plusieurs ont ajouté des épreuves à leur programme, majoritairement féminines. C'est d'ailleurs un aspect réjouissant: à Sydney, 42% des participants seront des femmes. Et les mentalités évoluent dans les instances dirigeantes. La Fédération internationale de volleyball, par exemple, vient de décider que deux postes seront réservés aux femmes dans sa commission exécutive, ainsi que dans celle de chaque fédération nationale.

– Verra-t-on à Sydney les équipes des deux Corées défiler ensemble lors des cérémonies d'ouverture et de clôture?

– Je suis pessimiste. J'ai écrit aux deux présidents pour leur en faire la proposition. Ils en ont discuté lors de leur rencontre, mais seul le Coréen du Sud l'a acceptée. Malgré mon insistance, je n'ai toujours pas de nouvelles de Corée du Nord.

– Ces Jeux seront vos derniers en tant que président et les premiers depuis le scandale de la corruption de Salt Lake City. Le monde aura les yeux braqués sur le CIO. Ressentez-vous une pression particulière?

– Non. Sur un plan personnel, j'ai annoncé ma date de départ il y a plusieurs mois. Ces Jeux se dérouleront pour moi comme tous les autres: des réunions le matin et des visites sur les sites des compétitions l'après-midi. Quant à la crise de 1999, le CIO en a beaucoup souffert. Moi-même, j'ai vécu des moments pénibles. Mais les Jeux n'en ont jamais pâti. La preuve? Les sponsors ont décidé de rester. Et dix villes (n.d.l.r., Bangkok, Le Caire, La Havane, Istanbul, Kuala Lumpur, Osaka, Paris, Pékin, Séville et Toronto – un record) se sont portées candidates pour les Jeux d'été de 2008, dont l'organisateur sera désigné en juin 2001 à Moscou.

– Quel regard portez-vous sur cette crise, avec le recul?

– Au-delà du comportement de certains membres, j'ai été surpris par l'importance qu'elle a prise dans les médias. Les affaires de Salt Lake City concernaient 1 million de dollars en nature – bourses d'études, cadeaux, billets d'avion, etc. En même temps, l'Union européenne a été confrontée à des irrégularités cent fois supérieures, mais les médias s'en sont presque désintéressés. Finalement (sourire), le petit point positif de cette crise, c'est que nous nous sommes rendu compte que le mouvement olympique a une importance dans la société beaucoup plus grande que nous ne l'imaginions.

– Outre cette crise sans précédent, vos dernières années de mandat ont été marquées par l'explosion des cas de dopage. Le CIO a souvent été critiqué pour n'avoir pas mis suffisamment de moyens dans la lutte antidopage…

– Je vous rappelle que nous avons commencé cette lutte tout seuls aux Jeux de Mexico, en 1968. Ce n'est qu'après le cas de dopage de Ben Johnson, en 1988, que les fédérations internationales et certains comités olympiques nationaux ont commencé à lutter contre le dopage. Les gouvernements, eux, s'intéressent au dopage seulement depuis 1998, l'année où l'affaire Festina a éclaté au Tour de France. Mais aujourd'hui, avec l'Agence mondiale antidopage composée à moitié de représentants du monde du sport et à moitié de représentants politiques, nous disposons d'une nouvelle arme qui nous permet d'étendre le combat, avec notamment des contrôles aux douanes plus sévères. Le problème, c'est qu'à chaque cas de dopage découvert, les médias prétendent que le sport est pourri. Au contraire, ils devraient applaudir et féliciter les gens qui ont permis d'attraper ces tricheurs.

– Ne craignez-vous pas qu'avec la probable introduction des tests de détection de l'érythropoïétine (EPO), le dopage soit le sujet de discussion principal à Sydney?

– C'est possible. Le sport engendre toujours des discussions. Depuis les débuts du sport moderne jusque dans les années 80, le sujet majeur était le maintien ou non de l'amateurisme. Aujourd'hui, c'est le dopage. Un jour, on trouvera aussi la solution au dopage.

– Pendant vos vingt ans de présidence, vous avez fait évoluer votre organisation, en particulier sur le plan du marketing. Comment imaginez-vous le CIO de demain?

– Avec l'augmentation du temps libre, le sport va prendre toujours plus d'importance dans notre société. Non seulement le sport de haute compétition, mais aussi le sport pour tous. Les Jeux vont donc prendre encore plus d'importance, notamment les Jeux d'hiver, qui ont encore la place d'accueillir de nouveaux sports.

– En coulisses, la campagne pour votre succession a déjà commencé. Des candidats potentiels apparaissent dans les rangs du CIO (n.d.l.r., le Canadien Dick Pound, le Belge Jacques Rogge, le Coréen Un Yong Kim, le Hongrois Pal Schmitt, voire l'Allemand Thomas Bach). Quel profil devra avoir votre successeur?

– Il devra bien connaître l'olympisme et le sport en général. C'est le cas de tous ceux dont on parle actuellement. La plupart d'entre eux ont participé à des Jeux olympiques en tant qu'athlètes. J'espère d'ailleurs que le nouveau président respectera ce qu'ont fait ses prédécesseurs, même s'il aura sa propre personnalité, ses idées et sa politique.

– Pensez-vous qu'il doive recevoir un salaire?

– Il est important que le CIO garde un président exécutif comme moi, qu'il habite à Lausanne et qu'il soit payé s'il n'a pas de fortune personnelle, comme c'est le cas dans toutes les grandes organisations sportives. Même des présidents de club sont payés. J'ai eu la chance d'avoir une situation économique spéciale. Mais le CIO ne peut pas choisir son futur président en fonction de critères économiques.

– Quelles sont les tâches auxquelles vous vous attellerez pendant les onze derniers mois de votre présidence?

– Il y en a une, en particulier: l'organisation de la grande réunion sur les nouveaux moyens d'information et le sport, qui se déroulera en décembre à Lausanne. Actuellement, nous sommes un peu dans le flou. Nous ne savons pas comment Internet va évoluer. Il faudra aussi évoquer la question des droits de télévision, pour signer le nouveau contrat avant la désignation, en 2003, de la ville organisatrice des Jeux d'hiver de 2010. Nous ne voulons pas négocier les droits avec la ville organisatrice. Notre intérêt est différent du sien. Elle veut faire le plus d'argent possible grâce aux contrats avec les télévisions, alors que nous voulons une diffusion de qualité et la plus large possible.

– Et, après le 16 juillet 2001, que ferez-vous?

– A 80 ans, j'aurai l'âge de me reposer un peu. Je retournerai vivre à Barcelone, ma ville, où j'ai encore quelques engagements financiers. Et je continuerai d'être président de la Fondation pour la trêve olympique, qui fait la promotion du pacifisme avec succès.